La traversée du désert est pénible pour l’Église. Les oasis se sont rares et à l’horizon, rien ne nous laisse croire que la fin approche. Les révélations d’abus sexuels et spirituels sont fréquentes. Même au point de susciter moins d’attention. Pire encore: une sorte d’indifférence et de lassitude s’installe, comme si chaque nouvelle victime devenait un «cas» de plus à régler.

Or, samedi dernier, les révélations du côté sombre du fondateur de l’Arche ont provoqué un séisme. À la suite de l’annonce, une grande déception et une grande tristesse.

Tristesse pour ces femmes courageuses qui ont osé parler et ouvrir une brèche dans une fondation qui semblait résister à tout. Tristesse aussi pour les personnes qui vivent dans une des 107 communautés de l’Arche à travers le monde. Tristesse pour l’Église et le monde en quête de modèles qui tombent les uns après les autres.

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J’ai suffisamment lu sur le sujet et entendu de confidences pour dégager certains lieux communs aux histoires d’agression: des personnes en état de vulnérabilité (à cause de leur âge, de leur situation de vie ou de leur personnalité), une emprise psychologique qui va jusqu’à l’agression. Dans le cas de Jean Vanier, il avait même repris une explication pseudo-mystique de son père spirituel, Thomas Philippe, pour légitimer ses actes aux yeux de ses victimes.

Cette minorité de gens avec des déviances sexuelles se retrouve dans tous les domaines. Mais il y a des institutions (familiales, sportives, religieuses ou autres) qui semblent les favoriser. L’Église ne fait pas exception. Il y a des vices systémiques qui ont été mis sous les projecteurs (grâce à des enquêtes comme Spotlight à Boston) et dont le pape François a pris la mesure.

En 2014, lors de ses fameux vœux de Noël, il a présenté «14 maladies curiales» qui causent un dysfonctionnement dans l’Église.

Depuis, François ne cesse de marteler que le cléricalisme doit être combattu. Ce pouvoir que se donnent des prêtres et des évêques, mais aussi des gens qui occupent des postes d’autorité dans des communautés et des mouvements.

Des fondateurs et des supérieurs tentent parfois de reproduire un fonctionnement ecclésial boiteux. Ils dirigent avec une idée déformée de l’autorité comme un pouvoir sur les autres, voire sur les consciences. Ils brandissent l’obéissance en faisait fi du sujet et du réel.

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Les révélations choquantes de samedi dernier font partie de l’histoire de l’Arche. L’organisation devra apprendre à vivre avec des origines marquées par la brisure une grande blessure. J’ai confiance qu’elle pourra le faire. La fondation de l’Arche est désormais à l’image de ceux et celles qui sont sa raison première: des êtres brisés et marqués par des blessures. Même le fondateur a une vie brisée comme la leur. Et si la disparition de l’aura autour du fondateur permettait d’approfondir et de vivre une communion entre des gens qui, profondément, sont tous brisés? Des gens semblables au-dedans.

Tout en condamnant sans réserve les gestes de Jean Vanier, je réalise que tout ce qu’il a dit au sujet des personnes brisées et blessées de la vie, il le disait de lui-même.

Lorsqu’il invitait les autres à accueillir leur humanité, à accepter leur histoire de vie brisée, à ne pas avoir peur de montrer leurs vulnérabilités, il se parlait à lui aussi. Mais les révélations nous apprennent que le message ne s’est pas rendu jusqu’à son cœur. Pour nous, il n’est pas trop tard pour laisser ce message atteindre toutes les fibres de notre être et vivre comme il aurait dû le faire pour être libre: dans la vérité.

J’ai besoin de temps pour retrouver la sérénité après cette nouvelle bouleversante. Dimanche dernier, lors de la prière universelle, à la messe, une intention avait été ajoutée pour les personnes ébranlées par les scandales de l’Église et le contre-témoignage de Jean.

Ému, je n’ai pu trouver le souffle pour répondre. Devant Dieu, le silence est une prière. Silence du désert.

«Carême» signifie «quarante». Nous pensons spontanément aux 40 jours passés au désert par le Christ. Mais il y a autre chose. Il s’agit aussi des 40 années d’exode pour le peuple d’Israël au désert du Sinaï. La transformation de l’Église est commencée et va durer des années. Pour changer les mentalités, 40 ans, ce n’est peut-être pas trop! Pour traverser le carême de l’Église, il faut consentir au temps. Notre patience est sollicitée. Mais aussi le sentiment qu’il y a urgence à agir maintenant. «C’est maintenant le moment favorable» (2 Cor. 6, 2).

Marc Poirier
L'épopée remarquable des frères Bastarache