La lionne de l’Acadie

Certains l’ont qualifiée de «lionne de l’Acadie». Le commerçant, colonisateur et aventurier Nicolas Denys l’appelait la «Commandante». D’autres l’ont carrément surnommée «l’héroïne de l’Acadie». Françoise-Marie Jacquelin s’est retrouvée au cœur de la «guerre civile» de la colonie acadienne qui opposait son mari, Charles de Saint-Étienne de La Tour à Charles de Menou d’Aulnay. Les cinq courtes années que Madame de La Tour a passées en Acadie – les cinq dernières de sa vie – sont dignes d’un roman historique colonial.

UNE DEMANDE EN MARIAGE À DISTANCE

Françoise-Marie Jacquelin est née à Nogent-le-Rotrou, à 130 km au sud-ouest de Paris. À la fin de l’année 1638, elle reçoit une proposition de mariage de la part de Charles de Saint-Étienne de La Tour, qui avait été nommé lieutenant-général de l’Acadie, mais qui en contrôlait seulement une partie. La demande et les négociations qui s’en suivent sont menées par le représentant de La Tour à La Rochelle.

On ne sait pas si les deux futurs époux s’étaient déjà rencontrés. Toujours est-il que Françoise-Marie accepte et part à l’aventure pour l’Acadie au printemps de 1640. Sait-elle qu’elle va débarquer en plein conflit ouvert et violent entre les deux hommes forts de l’Acadie, son mari et d’Aulnay?

LA GUERRE CIVILE ACADIENNE

En fait, La Tour et d’Aulnay s’affrontent depuis des années, Paris ayant octroyé à chacun une partie de la colonie. Il s’agit d’une véritable guerre civile et Françoise-Marie va rapidement en subir les effets.

Le couple La Tour s’est installé au fort Sainte-Marie, appelé ensuite fort La Tour, qu’il a lui-même fait construire. Il est situé à l’embouchure de la rivière Saint-Jean, dans ce qui est maintenant la ville de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick.

Un mois après son arrivée, Françoise-Marie et son mari vont à Port-Royal, où est basé d’Aulnay. La Tour veut exercer ce qu’il considère être son droit d’inspecter les entrepôts de fourrures. D’Aulnay n’y entend pas ainsi: il envoie ses navires à la rencontre de ceux de La Tour. Il y a échange de coups de canon; d’Aulnay a le dessus et se saisit du couple et des hommes qui les accompagnent.

Afin qu’ils soient libérés, La Tour doit signer un document attestant qu’il a tiré le premier. Après avoir pris connaissance du document, la Couronne lui retire son titre et ses droits de traites et le convoque à Paris. Craignant d’être emprisonné, La Tour désobéit.

Françoise-Marie Jacquelin entre en scène: c’est elle qui traversera l’Atlantique pour plaider la cause de son mari. Avec un navire rempli de fourrures, elle force le blocus que d’Aulnay a érigé devant le fort, débarque à La Rochelle et convainc les autorités de restituer son mari dans ses droits.

Madame de La Tour obtient même l’autorisation du vice-amiral pour que la Compagnie de la Nouvelle-France envoie un navire chargé de munitions, de soldats et de ravitaillements pour le fort. Mais le blocus l’empêche de l’atteindre. La Tour, qui est dans son fort, parvient à rejoindre le navire et sa femme et ils vont à Boston solliciter de l’aide.

Au printemps 1643, les La Tour repartent pour l’Acadie avec quelques navires armés et plus de 200 hommes avec lesquels ils chassent les navires d’Aulnay.

Mais la confrontation se poursuit. L’année suivante, Françoise-Marie Jacquelin repart pour Paris afin de défendre une autre fois les intérêts de son mari. Cette fois-ci, c’est un échec. On interdit même à Madame de La Tour de quitter le pays. Elle réussit néanmoins à fuir en se déguisant et à gagner l’Angleterre, où elle achète des vivres et affrète un navire.

Cependant, en arrivant près des côtes acadiennes, son navire est intercepté par un navire de d’Aulnay et celui-ci est à bord. Mais Madame de La Tour, insaisissable, se cache dans les cales. D’Aulnay ne la trouve pas et ordonne au capitaine de se rendre à Boston. Françoise-Marie apprend en y arrivant que son mari y était, mais qu’il est reparti la semaine précédente.

Françoise-Marie repart à son tour et arrive au fort La Tour, fin 1644. Encore en manque de ravitaillements, La Tour retourne à Boston au printemps, laissant Françoise-Marie aux commandes du fort.

D’Aulnay l’apprend et en profite pour lancer une attaque à la mi-avril. Madame de La Tour résiste héroïquement pendant trois jours, alors qu’elle n’a que quelques dizaines d’hommes à sa disposition, contre environ 200 dans le camp de d’Aulnay. Mais c’est peine perdue.

Selon le compte-rendu qu’en a fait Nicolas Denys dans sa «Description géographique et historique des côtes de l’Amérique septentrionale, avec l’histoire naturelle du pays», la Commandante accepte de se rendre sous la promesse de d’Aulnay qu’il épargnera ses hommes. Mais l’ennemi juré de son mari, après avoir pris possession du fort, renie sa parole.

Nicolas Denys relate ainsi ce triste épisode sanglant: «Il les fit pendre à l’exception d’un seul qui eut la vie sauve et qui fit l’exécution. Madame de La Tour assista les malheureux à la potence, ayant elle-même la corde au cou comme aurait été le plus grand scélérat.»

D’Aulnay la ramène à Port-Royal où elle est mise en prison; on lui dit qu’elle sera envoyée à Paris où elle sera jugée pour trahison. Rien de tout cela n’aura lieu car trois semaines plus tard, Françoise-Marie Jacquelin meurt. Certains diront que c’est d’Aulnay qui l’a fait empoisonné, mais on n’en sait rien. Le bref passage de Madame de La Tour aura marqué l’histoire de l’Acadie.