S’en laver les mains

Selon des médias, apparence que le pape, enrhumé, aurait toussé et se serait mouché pendant la messe du mercredi des Cendres! Incroyable! La réalité dépasse la fiction! Tellement qu’on en parle dans les médias. Vade retro coronavirus!

Nimbé d’infaillibilité, le vicaire du Christ ne devrait pas avoir à se moucher, on s’entend. Le coronavirus aura décidément transformé de fond en comble notre civilisation actuelle. Je ne serais pas surpris qu’on en parle encore dans mille ans, comme on nous parle encore des fameuses plaies d’Égypte.

À ce sujet, pour les bonnes âmes qui ont oublié de quoi il s’agit, ou pour les esprits curieux qui aimeraient en savoir plus, lire l’Exode, deuxième livre de la Bible. On nous y raconte tout ça: les invasions de grenouilles, les ténèbres, les pustules, pis toute, ouache! C’est presque aussi épeurant qu’Apocalypse Now.

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Étonnamment, le dernier livre du Nouveau Testament annonce lui aussi une affaire d’apocalypse. On ne précise pas quand, mais on souligne que ce sera marqué par de gros, gros changements climatiques.

C’t’effrayabe!

Mais pour nous amadouer, ou nous dédommager de nous avoir donné vie, et la liberté qui vient avec, le Ciel aurait prévu une autre vie, une vie après la mort, dans un paradis post-coronavirus qui est tellement beau qu’on ne peut le décrire. Pensez gloire, béatitude, félicité, délices. Tout ça: gratisse!

Reste à savoir s’il y a des paradis adaptés à chacune des croyances passées, présentes ou futures de l’humain. Présentement, je vois mal comment pourraient se côtoyer en harmonie paradisiaque les auteurs d’attentats terroristes venus y chercher les vierges promises en récompense de leurs crimes, et leurs victimes innocentes qui eurent le malheur d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Méchant pow-wow!

Est-ce qu’il y a un paradis pour les gays, un pour les bi, un pour les straights? Un pour les milliardaires, un pour les classes moyennes? Y a-t-il un coin de paradis, un placard, un sous-sol, quelque chose, réservé aux pauvres?

Est-ce que les hommes hirsutes de Néandertal pourront se mélanger avec ceux, glabres et phosphorescents, de l’an 3000? Est-ce que les féministes disposeront d’un paradis rose bien à elles?

Que de questions! Et tout ça, parce que le pape s’est mouché!

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Finalement, le Vatican a décidé que le pape éviterait les foules de pèlerins faisant la fête sur la place Saint-Pierre. Ses bénédictions pourraient être diffusées, pour le moment du moins, via les médias du Vatican.

Car même si l’Église est encore accrochée à bien des vieilles affaires, elle dispose maintenant de moyens ultra-modernes pour diffuser son message. Et le message aussi change, surtout depuis l’arrivée du pape François.

Bon, c’est sûr que ça ne change pas aussi vite que bien des gens le souhaiteraient, mais ce qui change, du moins aussi longtemps que François sera là, c’est l’esprit du message. Fini l’époque où l’Église n’avait d’ambition que de décréter que tout était péché. Et de nous juger en conséquence.
C’est fini tout ça, semble-t-il. D’une part, parce que les gens ne prêtent plus tellement l’oreille à toutes ces objurgations et tous ces anathèmes d’un autre temps. Et d’autres part, parce que ces histoires n’intéressent pas tellement le pape actuel. Il préfère exalter la joie, la compassion, la miséricorde. Quel soulagement!

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Le message essentiel de François est comme une nappe phréatique qui nourrit le sol, même si généralement on ne la voit pas. Mais attention: elle peut aussi inonder le terrain.

C’est pourquoi des têtes fortes de la Curie s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues. Bien installés dans leurs précieux oasis épiscopaux, lieux de leur pouvoir, ils ne tiennent surtout pas à ce que les terres arides autour d’eux commencent à reverdir et à refleurir, ce qui les pousserait à retourner travailler à la sueur de leur front «dans la vigne du Seigneur», pour parler comme Benoît XVI, le soir de son élection, en 2005.

Parfois je me demande si plusieurs d’entre eux n’ont tout simplement pas perdu la foi et ne seraient plus animés que par un sentiment corporatiste! Ne touchez pas à ma job, à mes avantages sociaux, à mes privilèges!

Tout cela a comme conséquence que dans l’institution que dirige le pape actuel, ils sont nombreux à ne pas endosser sa philosophie d’accueil des âmes blessées. Mais tant et aussi longtemps qu’il pourra tenir le fort, l’esprit nouveau de l’Église progressera. C’est pourquoi il doit à tout prix éviter de pogner le coronavirus!

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Pour certains, quand le pape tousse, quand il se mouche pendant une messe, c’est que l’Église bouge sur des plaques tectoniques.

Et l’humanité, déjà traumatisée par le temps qui passe, panique devant un virus de plus. Et pas seulement parce qu’il peut causer la mort de certains, mais surtout parce qu’il nuit grandement à l’économie.

Quand l’économie a peur, la planète a peur. Voilà pourquoi les dirigeants nous exhortent à porter un deuil médiatique ces temps-ci pour ceux qui perdent de l’argent virtuel à la Bourse.

Mais, bizarrement, même si plus de 20,000 personnes sont déjà mortes de faim aujourd’hui dans le monde, au moment où j’écris ces lignes, pas le moindre deuil, même pas un murmure de protestation. Toutes les 11 secondes, un enfant meurt de faim. Où sont les médias?

Où sont les manchettes? Où sont les gouvernements? Où sont les pétitions survoltées sur l’Internet?

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Toutes ces morts inutiles ne nous émeuvent pas autant que le vilain virus. C’est vrai que ça perturbe moins la Bourse. Et puis, des enfants, ça ne sert pas à grand-chose, surtout ceux qui crèvent de faim. Pas vrai?

Quant aux vieux, comme le pape qui tousse, on les a assez vus!, cancanent les têtes de linottes friandes de l’expression «Ok Boomer». Pas vrai?

Mais si c’était ce salmigondis d’ondes négatives qui engendrait ces misérables coronavirus?

Finalement, le mieux est encore de continuer à s’en laver les mains, comme nous l’a enseigné Ponce Purell. Oups, Ponce Pilate.

Han, Madame?