L’homme qui voulait se débarasser des Acadiens

Au tribunal ayant condamné le peuple acadien à la Déportation, Jonathan Belcher aura joué le rôle de procureur et grand accusateur. Ce juge en chef de la Nouvelle-Écosse a présenté une «plaidoirie» hargneuse et, selon plusieurs, malhonnête lors de la fatidique séance du 28 juillet 1755. Ensuite successeur de Charles Lawrence, il s’est, comme lui, acharné contre les Acadiens et s’est battu jusqu’à la fin pour se débarrasser complètement d’eux.

Jonathan Belcher est né en 1710 à Boston d’une famille solidement établie en Nouvelle-Angleterre. Son grand-père maternel a été lieutenant-gouverneur du New Hampshire; son grand-père paternel, marchand important de Boston et membre du conseil du Massachusetts; son père – nommé aussi Jonathan – a été gouverneur du Massachusetts et du New Hampshire, puis aussi gouverneur du New Jersey.

Avec ce genre d’entourage, le jeune Belcher peut faire de longues études et accumuler les diplômes: baccalauréat et maîtrise ès arts à Harvard, autre maîtrise ès arts à Cambridge, une troisième au College of New Jersey (ancêtre de l’université Princeton), puis ce fut le droit au Middle Temple à Londres.

Après quelques années de travail à Londres et en Irlande, il devient le premier juge en chef de la Nouvelle-Écosse où il arrive vers la fin de 1754, alors que le lieutenant-gouverneur Charles Lawrence s’efforce de se débarrasser des Acadiens encombrants.

Dans les mois qui suivent, Lawrence cherche justement des éclaircissements auprès de ses patrons à Londres sur jusqu’où il peut aller dans ses plans concernant les Acadiens, particulièrement ceux établis dans la région du fort Beauséjour, qu’il considère les plus rebelles.

En janvier 2015, les «lords commissaires du commerce et des colonies» (Board of Trade) lui répondent ne pas pouvoir lui donner de réponse définitive, mais que l’on consultera le roi. On incite en même temps à Lawrence de consulter son juge en chef et «…que vous suivrez son avis qui pourra servir de base à toute mesure qui peut, dans l’avenir, être jugée nécessaire relative à ces habitants en général.»

Ces discussions entre Lawrence et Londres vont se poursuivre pendant des mois lors desquels Lawrence dépêchera le lieutenant-colonel Robert Monckton à Boston lever une petite armée qui réussira à s’emparer du fort Beauséjour, le 16 juin 1755.

Cet objectif atteint, Lawrence peut passer à l’action pour accomplir son objectif ultime: expulser tout le peuple acadien. Le 28 juillet à Halifax, le conseil colonial se réunit; comme Londres l’avait suggéré, Belcher présente au conseil, dont il est aussi membre, son opinion sur la question.

Dans son réquisitoire, Belcher affirme que déporter les Acadiens est une «nécessité militaire» qui facilitera la colonisation de la province. Le moment est idéal, selon lui, en raison de la présence des troupes de Monckton et des nombreux navires disponibles, une occasion qui «ne se présentera peut-être plus», dit-il.

Pour Belcher, les Acadiens, collectivement, sont des rebelles ingouvernables.

«Ils ont toujours fourni des provisions aux troupes françaises qui se sont introduites dans cette province et les ont tenues au courant de tous les mouvements des Anglais, obligeant ces derniers à se tenir dans les bourgs fortifiés et les empêchant de cultiver et d’améliorer les terres situées à une certaine distance.»

S’ils ne sont pas déportés, «ces habitants auront de nouveau recours à la perfidie et à la trahison», dit encore Belcher, qui recommande même de ne pas leur donner une autre occasion de prêter un serment sans réserve.

«À ces causes, je crois que ces raisons et la nécessité impérieuse — qui est la loi du moment — de protéger les intérêts de Sa Majesté dans la province m’obligent de conseiller humblement la déportation de tous les habitants français.»

Plusieurs historiens qui se sont penchés sur ce texte estiment que les accusations de Belcher étaient sans fondement, qu’il y avait peu de base légale à ses arguments et qu’il s’agissait surtout d’une opinion politique.

On connaît la suite.

À la mort de Lawrence, à l’automne 1760, Belcher lui succède, tout en maintenant ses fonctions de juge en chef. Plus de 2000 Acadiens étaient alors prisonniers dans la colonie. Ils ont été capturés en fuyant la Déportation ou encore se sont rendus, mourant de faim.

Depuis peu, les premiers colons provenant de la Nouvelle-Angleterre – les Planters – commençaient à s’installer sur les anciennes fermes acadiennes. Mais ils ont beaucoup de difficulté à entretenir leurs terres, car ils ne savent pas réparer les digues et les aboiteaux.

Plus tôt cette année-là, Lawrence avait élaboré le plan de forcer les Acadiens à leur prêter main-forte. Belcher va mettre ce plan à exécution. La plupart des Acadiens et leurs familles sont alors détenus à Halifax et au fort Cumblerland (l’ancien fort Beauséjour). Plusieurs d’entre eux sont envoyés dans les régions d’Annapolis Royal (Port-Royal), de Grand-Pré et à Pisiguid, sous bonne garde, afin d’assister les Planters.

Mais Belcher n’avait pas dit son dernier mot. Voulant à tout prix se débarrasser des Acadiens, contre l’avis même de ses supérieurs, il décide, à l’été 1762, d’en envoyer 900 par bateaux à Boston. L’assemblée du Massachussetts, qui estimait que la province avait fait sa part avec les déportés de 1755, les refuse et force les navires à rebrousser chemin.

Belcher va par la suite tenter de convaincre le gouverneur de Québec d’accueillir ces Acadiens et continuera ses démarches vaines jusqu’à ce que Londres, en décembre 1763, insatisfait de ses actions, lui retire son poste de lieutenant-gouverneur.

Son successeur, Montaigue Wilmot, va poursuivre la même politique, mais à l’été 1764, Londres va trancher et décréter que les Acadiens peuvent s’installer en permanence en Nouvelle-Écosse en prêtant serment d’allégeance sans condition. Ils devront néanmoins s’établir par petits groupes, loin de leurs anciennes terres.