Lawrence et La Corne: un face-à-face mémorable

Au printemps de l’année 1750, le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Edward Cornwallis dépêche le lieutenant-colonel – et l’un de ses futurs successeurs – Charles Lawrence à l’isthme de Chignectou afin d’établir une présence militaire dans la région acadienne de Beaubassin. Le but est de contrer, et si possible d’expulser, les troupes canado-françaises présentes tout près, sur la pointe Beauséjour, sous le commandement de Louis de la Corne. Aucun sang ne coulera lors de ce face-à-face La Corne/Lawrence.

Les deux protagonistes ont écrit chacun un compte-rendu de cet épisode, ce qui nous donne des témoignages directs et spécifiques sur ce qui s’est passé.

Lors de la Guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), la France, sans succès, avait tenté de reprendre l’Acadie. Par la suite, la France a voulu occuper militairement ce qui est maintenant le sud du Nouveau-Brunswick, afin de contrer toute progression britannique hors de la Nouvelle-Écosse péninsulaire. Mais il s’agit de territoires revendiqués également par la Grande-Bretagne, car les «anciennes limites» de l’Acadie n’avaient jamais été fixées.

Des troupes sont notamment envoyées à l’embouchure de la rivière Saint-Jean ainsi que dans l’isthme de Chignectou, tout près de Beaubassin, le plus important établissement acadien. À Chignectou, le capitaine Louis de La Corne, mieux connu comme le Chevalier de La Corne, installe ses hommes sur la Pointe Beauséjour.

Cette pointe est séparée du village de Beaubassin par la rivière Mésagouèche (maintenant Missaguash, qui sert partiellement de frontière entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse). La France avait décrété unilatéralement que le cours d’eau servirait de frontière entre la Nouvelle-Écosse et les territoires qu’elle revendiquait jusqu’à ce que la question des limites de l’Acadie soit réglée.

Au début de l’année 1750, le gouverneur Cornwallis décide d’envoyer des troupes afin d’assurer une présence militaire permanente à Chignectou, le seul district acadien qui n’en avait pas. La mission est confiée au lieutenant-colonel Charles Lawrence. À la fin avril, avec 400 hommes, il se rend d’Halifax à Grand-Pré à pied où les troupes embarquent sur sept bateaux armés et se dirigent vers Beaubassin.

Avant de partir, Lawrence avait fait monter à bord – de force – deux Acadiens, Charles LeBlanc et un dénommé Landry, afin de servir d’intermédiaires auprès des habitants de Beaubassin. Dans son compte-rendu, Lawrence dit que ce LeBlanc «proférait» sur le bateau qu’il était «mécontent et en colère» d’être là et qu’il «n’était pas nature à nous encourager».

Arrivé à l’embouchure de la rivière Mésagouèche, Lawrence envoie une poignée d’hommes à terre afin de prendre contact avec les gens de Beaubassin. Le dénommé Landry les accompagne, muni d’une lettre «conciliante» signée par Lawrence et qu’il doit remettre «aux délégués sur le rivage». Landry n’a pas vraiment le choix de coopérer puisque Lawrence raconte avoir fait «garder sa femme et ses enfants comme otages» à Grand-Pré.

Dans sa lettre, Lawrence demande aux députés de Beaubassin de se rendre à bord de son vaisseau pour y recevoir ses instructions. Mais la stratégie échoue, car les hommes reviennent sans Landry. Dans sa version des événements, le Chevalier de La Corne souligne que «les Micmacs se saisirent du dit envoyé et de la lettre et le gardèrent la nuit avec eux».

Les hommes qui accompagnaient Landry racontent à Lawrence que les maisons de la partie basse de Beaubassin venaient d’être réduites en cendres.

La question de l’incendie de Beaubassin a fait couler beaucoup d’encre. Il est admis que ce sont les Micmacs qui ont commis l’acte. On a longtemps fait porter le rôle d’incitateur à l’abbé Le Loutre, ce prêtre-missionnaire zélé qui était prêt à tout faire pour la cause de sa mère patrie. Et par extension, au Chevalier de La Corne. L’incendie se voulait l’incitatif suprême afin que les Acadiens de la région de Beaubassin passent du côté français, ce qu’ils refusaient de faire depuis longtemps. Plusieurs experts pensent cependant que les Micmacs ont agi de leur propre chef, frustrés par la neutralité des Acadiens. Dans un cas comme dans l’autre, le geste servait les intérêts des Français et perturbait les intentions de Lawrence.

Pendant ce temps, le Chevalier de la Corne observe les mouvements des troupes de Lawrence.
Lawrence décide de débarquer. Mais en raison de l’incendie à Beaubassin, il prend pied du côté gauche de la rivière Mésagouèche, donc sur le territoire revendiqué par la France, «sans rencontrer la moindre opposition», raconte-t-il. Aussitôt arrivé, il aperçoit «deux paysans qui agitèrent plusieurs fois un grand drapeau blanc qu’ils plantèrent ensuite sur une digue élevée à une distance d’environ un quart de mille de notre gauche». Il croit qu’il s’agit d’un pavillon parlementaire.

Mais un capitaine envoyé leur parler l’informe «que les deux hommes avaient reçu ordre de planter le pavillon à cet endroit pour marquer la frontière des territoires du roi de France».
Lawrence la joue dure et fait dire à La Corne que le gouverneur Cornwallis l’enjoignait à se «retirer immédiatement des territoires de Sa Majesté». En cas de refus, il le traitera «comme un incendiaire public».

Malgré ses paroles déterminées, Lawrence constate que sa situation n’est pas avantageuse et que ses hommes sont «entourés de tout côté par des ennemis nombreux disposés de manière à profiter de tous les avantages du terrain contre des adversaires qui n’en avaient pas la moindre notion».

C’est alors que La Corne arrive sur les lieux. C’est le face-à-face:

– «De qui avez-vous reçu l’ordre de pénétrer sur les territoires de Sa Majesté et d’y commettre des dégâts sans précédent et d’inciter les Acadiens à révolte?, demande Lawrence.

– Je suis sur les terres du roi mon maître, j’ai ordre de mon général, Monsieur le Marquis de la Jonquière (le gouverneur de la Nouvelle-France) de m’y maintenir à la force des armes», rétorque La Corne. Si vous voulez y faire des descentes, je vais exécuter mes ordres si vous vous ne retirez pas sur-le-champ.»

On est, à ce moment, sur le bord d’une confrontation directe et probablement sanglante. Lawrence poursuit:

– Qui a incendié Beaubassin, que vous admettez appartenir au roi d’Angleterre?

– Ce n’était pas par mon ordre et vous avez tort d’avoir cette pensée, ainsi que celle de croire que j’ai fait révolter les Acadiens. Ce sont les Micmacs, qui réclament cet endroit comme leur propriété.

– Qui les a conseillés?

– Je l’ignore complètement.

– Où sont les habitants?

– Ils sont dispersés dans leurs territoires.

– Où est le misérable Le Loutre? Il s’est livré à des intrigues infâmes dont vous avez dû prendre part?

Le Chevalier de La Corne n’a pas répondu à cette dernière question. Après l’échange, Lawrence conclut qu’il était «impossible de lui disputer cette partie de la contrée». Et il décide de s’embarquer et de rebrousser chemin, convaincu «que les habitants jusqu’au dernier s’étaient révoltés et réunis au commandant français».

Mais ce n’était que partie remise. En septembre de la même année, Lawrence revient avec encore plus d’hommes et réussit à s’installer tout près de l’ancien village de Beaubassin, où il fait ériger un fort auquel il donne son propre nom. L’année suivante, de l’autre côté de la Mésagouèche, c’est au tour du fort Beauséjour de prendre forme. Les deux camps mèneront une coexistence assez pacifique jusqu’au printemps 1755…