L’ordre mondial post-pandémique

Le journal américain New York Post ouvrait jeudi sa Une sur une photo troublante, devenue immédiatement virale sur les réseaux sociaux. Elle montrait trois infirmières d’un hôpital de Manhattan vêtues de grands sacs poubelles en plastique noir qu’elles portaient en guise de vêtements improvisés contre le coronavirus.

Une légende qui accompagnait la photo indiquait en lettres majuscules: « Plus de masques et nous réutilisons les jetables».

La grave pénurie d’équipements essentiels dans cet hôpital new-yorkais, Mount Sinai West, y compris de respirateurs artificiels, serait responsable du décès dans la semaine d’un employé de l’hôpital au COVID-19.

Nous sommes à l’aube d’un changement historique en politique mondiale et les conséquences se font sentir de plus en plus dans la gestion de chacune des crises majeures. La crise financière de 2008 et d’autres précédentes pandémies nous avaient déjà donné l’occasion de nous en apercevoir. Mais si nous pouvions conserver quelques doutes à cet égard, la pandémie de COVID-19 les aura dissipés.

Le statut des États-Unis en tant que première puissance mondiale au cours des sept dernières décennies ne s’expliquait pas uniquement par la richesse et la puissance matérielle. Les Américains devaient également cette position hégémonique à la légitimité qui découlait de la gouvernance intérieure de leur pays, de la capacité de celui-ci à fournir des biens publics mondiaux essentiels, et de sa volonté de rassembler et de coordonner une réponse mondiale en temps de crises.

Washington a clairement abdiqué son trône à tous ces trois niveaux. Les États-Unis sont devenus cette semaine le nouvel épicentre du coronavirus. Ils enregistraient vendredi 85 505 cas de coronavirus avec 1288 décès, contre 81 340 et 3292 respectivement en Chine.

Au moment où Washington vacille, Pékin affirme avoir vaincu le virus en Chine. Lors de leur premier entretien téléphonique vendredi depuis le début de la pandémie, le président chinois Xi Jinping proposé à Donald Trump de «partager sans réserve l’expérience [de la Chine]» avec des pays, «y compris les États-Unis».

De fait, la Chine monte une offensive diplomatique mondiale. Du Japon à l’Irak, de l’Espagne au Pérou, la Chine a fourni ou promis une aide humanitaire sous forme de dons ou d’expertise médicale. Cette aide précieuse donne à la Chine une chance inespérée de se repositionner rapidement sur l’échiquier mondial. Non pas comme l’«incubateur autoritaire» de la pandémie, comme le faisait observer un analyste, mais en tant que leader mondial responsable à un moment de crise planétaire.

Lorsqu’aucun État européen n’a daigné répondre à l’appel urgent de l’Italie pour de l’équipement médical et des équipements de protection, la Chine s’est publiquement engagée à envoyer 1000 ventilateurs, deux millions de masques, 100 000 respirateurs, 20 000 combinaisons de protection et 50 000 trousses d’essai.

Pékin a par ailleurs envoyé 2000 tests de diagnostic rapides aux Philippines.

Le président serbe venait de tendre la main pour une aide auprès des voisins de son pays en Europe. Mais ceux-ci (France et Allemagne en tête) ont préféré limiter l’exportation de matériels médicaux essentiels. Mais pas la Chine.

«La solidarité européenne n’existe pas», s’est alors indigné le dirigeant serbe, Aleksandar Vucic, lors d’une annonce de l’état d’urgence dans des propos télévisés. «C’était un conte de fées sur le papier.» Et Vucic d’administrer ce cinglant camouflet en plein visage des dirigeants occidentaux: «Je crois en mon frère et ami Xi Jinping, et je crois en l’aide chinoise.»

La Chine a également envoyé des équipes médicales et 250 000 masques en Iran. Jack Ma, cofondateur d’Alibaba, une multinationale chinoise, a promis d’envoyer de grandes quantités de kits et de masques d’essai aux États-Unis, ainsi que 20 000 kits d’essai et 100 000 masques à chacun des 54 pays africains.

La Chine a aussi entrepris une campagne diplomatique robuste pour convoquer des dizaines de pays et des centaines de fonctionnaires, généralement par vidéoconférence, pour partager des informations sur la pandémie et les leçons de sa propre expérience dans la lutte contre la maladie.

Ces efforts de convocation sont en grande partie menés au niveau régional ou par l’intermédiaire d’organes régionaux. Il s’agit notamment d’appels avec des dirigeants d’États d’Europe centrale et orientale, de dix États insulaires du Pacifique, et avec d’autres à travers l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Aucune initiative de ce genre de la part des puissances occidentales.

Dans ce contexte, les largesses et initiatives chinoises n’aideront pas uniquement à tempérer la légitime colère populaire dans certains pays du monde envers la Chine en raison de sa mauvaise gestion initiale de la pandémie. Si l’Occident n’y prend garde, ses initiatives pourraient aussi servir à jeter les bases d’un ordre mondial post-pandémique, dans lequel la Chine serait encore plus dominante.