Robichaud, de père en fils en fils: leaders et proches des Britanniques

Trois Robichaud, trois hommes, trois générations. Prudent, Louis et Otho: que ce soit dans l’Acadie conquise, comme déporté à Boston ou à Néguac, dans le Nouveau-Brunswick naissant, les trois Robichaud furent des leaders de leur communauté et ont eu des liens étroits – trop diront certains – avec les autorités britanniques.

Dès la prise définitive de Port-Royal, en 1710, Prudent Robichaud est l’un des chefs acadiens de cette région. Après le traité d’Utrecht de 1713 qui scelle la cessation de l’Acadie, près d’une quarantaine de chefs de famille prêtent allégeance à la reine Anne, dont Prudent Robichaud. Il sait lire et écrire. Sa signature sera la première en haut du document.

Prudent est aussi marchand et fait du commerce du bois de chauffage et de construction, ainsi que d’autres produits, avec la garnison de Port-Royal rebaptisée Annapolis Royal.

Entre 1720 et 1749, parmi la cinquantaine de députés que se choisissent les Acadiens de l’ancien Port-Royal, on comptera Prudent Robichaud, son frère Alexandre, ainsi que ses fils Prudent, Louis et Joseph. Le clan Robichaud prend de plus en plus de place.

Prudent est également nommé juge de paix, puis percepteur des rentes. Il va aussi représenter des Acadiens plusieurs fois devant le «General Court» de la colonie. Il va même s’associer avec un marchand anglais d’Annapolis, membre du conseil, pour acheter un moulin.

En 1720, Prudent fils et deux autres Acadiens font rapport devant le conseil du gouverneur sur une attaque franco-amérindienne contre le poste de pêche de Canseau (Canso).

Malgré ses bons services auprès des Britanniques, Prudent Robichaud se fera déporter comme les autres. Son destin sera inusité: les passagers acadiens du Pembroke, sur lequel il est embarqué, prennent contrôle du navire, le mouillent à la baie Sainte-Marie pendant un mois, se rendent à l’embouchure de la rivière Saint-Jean puis se rendent à pied à Québec. Mais Prudent Robichaud, alors âgé de 84 ans, meurt en cours de route.

LOUIS ROBICHAUD, UN DÉPORTÉ FAVORISÉ

Comme son père, Louis Robichaud avait été député. Et comme lui, il avait entretenu de bons rapports avec les dirigeants de la colonie. Il a des liens familiaux avec certains d’entre eux. C’est peut-être pour cette raison, qu’au moment d’être déporté, il aura le grand privilège de choisir sa destination. Ce sera Boston, où il a des relations, et où il arrive à l’automne 1755 avec sa femme Jeanne Bourgeois et leurs neuf enfants.

Louis se trouve un emploi à Boston, mais on oblige sa famille à déménager à Cambridge, une banlieue, où il aura droit à une maison et à une certaine aide financière. Il est vu par les autorités comme le leader des Acadiens déportés dans la région.

Pendant son séjour, il écrit au gouverneur du Massachusetts, William Shirley, celui-là même qui a joué un si grand rôle dans le Grand Dérangement, pour témoigner de sa bonne foi: «J’ai toujours vécu parmi les Anglais auxquels j’ai été fidèle et dévoué, et pendant quarante-six ans ma conduite à leur égard a toujours été strictement honnête».

Louis affirme aussi que des membres de sa famille «ont averti les Anglais de l’approche de Duvivier (François Du Pont)», soit celui qui mené sans succès un siège contre Annapolis Royal en 1744.

Après la guerre de Sept Ans, alors que les Acadiens ont l’autorisation de partir, Louis Robichaud décide de rester parmi ses amis influents de la région de Boston, dont Edward Winslow, neveu du célèbre John Winslow qui a orchestré la Déportation des Acadiens de Grand-Pré.

Louis Robichaud et sa famille resteront au Massachusetts jusqu’à la guerre d’indépendance; il partira avec des loyalistes pour Québec, en 1775, où il meurt cinq ans plus tard.

OTHO ROBICHAUD, «SIEUR» DE NÉGUAC»

C’est son fils Otho qui poursuivra la tradition familiale. Né en 1742 à Annapolis Royal, Otho a 13 ans lors de son arrivée à Boston. Il fréquentera l’école anglaise. Il a 33 ans lorsque la famille arrive à Québec. Après un court passage en Nouvelle-Écosse, il s’installe à Néguac, en 1781, et devient rapidement l’un des hommes les plus aisés et influents de l’endroit.

Il achète beaucoup de terrains, devient marchand et entrepreneur de pêches et de bois.

Comme son grand-père Prudent, il accumulera les postes publics: commissaire des pauvres, évaluateur pour les impôts, commissaire de la voirie, membre du grand jury du comté, capitaine de milice, marguillier et juge de paix pour le comté de Northumberland.

Il doit certains postes à une vieille connaissance, Edward Winslow, ami de son père. Parti de Boston avec d’autres loyalistes en Nouvelle-Écosse, Winslow avait mené la charge pour la création d’une colonie séparée, le Nouveau-Brunswick. Installé à Fredericton, il devient secrétaire de la province, membre du Conseil provincial et juge de la Cour suprême.

Winslow va parfois demander des services à Otho, comme d’inciter les Acadiens de sa région de voter en faveur d’un ami qui se présente comme député. Un jour, il lui écrit pour lui dire qu’il a «toujours une sincère affection et estime envers lui» et l’invite avec sa femme et sa famille de venir le visiter et de ne pas hésiter à lui demander des services.

Otho Robichaud meurt en 1824.

Otho, Louis et Prudent Robichaud: trois hommes qui ont été des chefs parmi les leurs et qui ont su, parfois pour leurs bénéfices, mais aussi pour leurs frères et sœurs acadiens, traiter avec les autorités et les gens influents de l’autre camp. Une famille acadienne exceptionnelle.