Le long calvaire des rescapées de Beauséjour

À l’automne 1775, environ 150 femmes et enfants, accompagnés de quelques hommes, ont fui la région de Beauséjour pour échapper à la Déportation. Ce n’est qu’après plusieurs détours, de misères et même d’emprisonnement que ce groupe parviendra, deux ans plus tard, à sa destination: Québec. Malheureusement, ce ne sera pas la fin des épreuves de ces rescapés.

SÉPARÉS DE LEUR MARI ET DE LEUR PÈRE

Au début d’août 1755, le lieutenant-colonel Robert Monckton, sous prétexte de vouloir les informer sur les arrangements pour leurs terres, convoque les hommes de plus de 16 ans de Chignectou et des régions avoisinantes au fort Beauséjour dont il s’était emparé près de deux mois plus tôt et qu’il avait renommé fort Cumberland.

Près d’un mois avant Grand-Pré, le 11 août, environ 400 Acadiens répondent à l’appel, soit environ le tiers des hommes adultes de la région visée. Le lieutenant-colonel John Winslow, second de Monckton, a rapporté dans son journal qu’une fois à l’intérieur, les Acadiens ont été informés de la «sentence du gouverneur et du conseil d’Halifax», qui les déclaraient «rebelles» et que «leurs terres, leurs biens et effets étaient confisqués au profit de la couronne et eux-mêmes faits prisonniers. Puis, les portes du fort furent fermées et au-delà de quatre cents hommes furent ainsi emprisonnés.»

Le plan était d’emprisonner d’abord les hommes, ce qui inciterait les femmes et les enfants à les rejoindre. Sinon, les hommes seraient déportés sans eux.

L’abbé François Le Guerne, le seul prêtre à être resté dans la région après la prise du fort Beauséjour, raconte que les hommes qui s’y sont rendus étaient surtout des Acadiens «réfugiés», c’est-à-dire ceux de la région de Beaubassin qui étaient passés du côté contrôlé par la France après que leurs villages aient été incendiés dans ce but.

Le Guerne fait tout pour convaincre les femmes à ne pas se rendre.

«J’exhortais les jeunes gens les femmes et les enfants à se retirer dans les bois et à tout souffrir plutôt que de se faire exiler et «de perdre la religion avec toute leur postérité», a-t-il raconté. Du même souffle, il leur disait que cet exil ne durerait pas longtemps puisque la France «revendiquerait leur mari en quelques endroits qu’on les transporte.»

Il déplore que bon nombre de ces Acadiennes ne l’aient pas écouté «emportées par l’attachement excessif pour leur mari», et qu’elles «se sont jetées aveuglément et comme par désespoir dans les vaisseaux anglais.»

Il en restera de 200 à 300 qui suivront les conseils du prêtre. Le Guerne conduit le groupe jusqu’à la mer, un trajet qui prendra un mois, et parvient à l’automne 1755 à les faire traverser à l’Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard), encore contrôlée par les forces françaises.

La situation n’est pas très rose non plus dans la petite île où s’était déjà réfugié un nombre important d’Acadiens. Après l’hiver, les vivres commencent à manquer. Le commandant Raymond de Villejoint décide d’envoyer ces femmes acadiennes, leurs enfants et quelques hommes qui les accompagnent à Québec.

Environ 150 d’entre eux partent à l’été 1756, mais rendus à la hauteur de Gaspé, ils sont capturés par deux navires britanniques et amenés à Halifax où ils seront détenus sur l’île George, dans le havre de la ville.

L’Île George en 1777, dans le havre d’Halifax, où des réfugiés acadiens ont été emprisonnés quelques mois. – Gracieuseté

Ils y séjournent dans des conditions qui seront décrites comme très difficiles. Au mois de novembre, ces infortunés font l’objet d’un échange de prisonniers assez particulier.

La forteresse de Louisbourg, située dans la colonie française de l’Île Royale (Cap-Breton), détenait un bon nombre de prisonniers britanniques et Halifax avait dans ses prisons plusieurs militaires ou matelots français. À l’automne 1756, le commandant de l’escadre basée à Halifax propose aux dirigeants de Louisbourg de s’échanger chacun une centaine d’entre eux. Dans un premier temps, Louisbourg envoie près d’une centaine de matelots britanniques prisonniers. Mais contrairement à ce qui était convenu, le commandant à Halifax envoie en Europe les prisonniers français et refile plutôt à Louisbourg les femmes et les familles acadiennes.

Au lieu d’avoir des militaires et des matelots prêts à servir, Louisbourg se retrouve avec un grand nombre de bouches à nourrir. Selon Drucour, gouverneur de l’Île Royale, les nouveaux arrivés sont en très mauvais état.

«Les familles acadiennes nous ont été remises dans la plus triste condition à tous égards, malades et exténuées de misère et de fatigue, entièrement dépouillées et tellement que les femmes et les enfants n’avaient pas de quoi couvrir leurs nudités.»

Peu de temps après, le groupe embarque sur un navire pour se diriger vers Québec. Le sort s’acharne cependant sur ces malheureux puisque leur navire, nommé – curieusement compte tenu des circonstances – «La Folie», est forcé de s’arrêter à Baie-des-Espagnols (l’actuel North Sydney), un petit village acadien non loin de Louisbourg. Les familles acadiennes devront malheureusement y passer l’hiver…

Les dirigeants de l’Île Royale leur fournissent de la nourriture et prennent les mesures pour les «cabaner». Il faudra attendre jusqu’à l’été suivant pour qu’un autre navire puisse prendre à bord les rescapés de Beauséjour, en errance depuis maintenant deux ans.

Mais encore là, cette fois n’est pas la bonne. Avant de pouvoir mouiller à Baie-des-Espagnols, le navire devant les amener à Québec est capturé par un corsaire britannique.

Finalement, ces familles arrivent à Québec à l’automne 1757. Mais ne n’est pas la fin de leurs peines puisqu’une épidémie de varicelle fait alors rage dans la capitale de la Nouvelle-France. On ne sait pas combien de ces rescapés y ont survécu.