J’avais écrit à Lucien pour lui demander comment il passait ses journées. Il m’a répondu: «Icitte, le confinement est presque une joie. Un autre aspect de la vie. Une école.» Mardi, je suis allé le voir pour qu’il m’en parle un peu plus.

Je me suis annoncé afin de respecter les consignes d’éloignement social dès mon arrivée. Or, il y avait bien plus que deux mètres qui nous séparaient l’un de l’autre: il y avait un feu. (j’crois pas que le virus puisse traverser le feu, et c’était avant l’interdiction annoncée par le premier ministre jeudi).

Il ne lui reste pas beaucoup de bois dans la shed. Ça fait que chaque jour, il prend son sciotte pour aller couper un arbre. Il fait brûler les petites branches dehors. Le soir, il a du bois pour réchauffer son garage où il pratique ses nouvelles chansons. Ça remplit toutes ses journées.

On a parlé de tout et de rien. Comme d’habitude. Il me disait que ces temps-ci, la conscience est touchée; elle se réveille.

Chaque jour, on fait plein de choses inconsciemment: on ne se questionne plus pour savoir pourquoi on fait ceci et pourquoi on ne fait pas cela. La bonne chose avec ce qui nous arrive, c’est qu’on n’a pas le choix de se demander ce qui vaut la peine. Toute remonte à la conscience. «Pis, c’est fôrt la conscience!»

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Moment de silence. Regardant la hauteur des flammes, je me suis rappelé qu’il y aussi du feu dans les récits de la Passion. Simon-Pierre se réchauffait près d’un feu lorsqu’on lui a demandé s’il connaissait Jésus. Il a répondu «non». Une autre menterie à côté d’un feu! Il a laissé parler sa peur au lieu de son cœur. Autour d’un feu, toutes sortes de choses sont dites. Il faut souvent faire le tri entre ce qui doit être retenu et ce qui doit brûler.

Lucien m’a dit que cet arrêt forcé va nous ramener à la source. Pour lui, ça va nous ramener aux vraies choses: au jardin, à la corde de bois, à la marche, à la tasse de thé, à la spiritualité. Si ça peut durer, le monde ne sera plus comme avant selon lui.

J’ai mes doutes là-dessus. Comme pour Simon, la peur nous fait parler ainsi. À cause de la peur de perdre notre temps présentement, on se fait accroire que ce temps-ci est nécessaire pour réorienter nos vies.

Pour ma part, je crains que le printemps 2020 soit une simple parenthèse. À moins que ça dure longtemps. Et que la souffrance soit plus grande que celle de ne pas pouvoir aller prendre une «drive» au Costco pour (sur-)consommer.

On cherche déjà comment on va pouvoir ramener l’économie à ce qu’elle était avant la pandémie. L’industrie du voyage et du tourisme veut retrouver l’engouement des dernières années. On a hâte de reprendre nos vieilles habitudes.

Ça me semble clair que pour plusieurs, l’objectif est de retrouver la vie d’avant: la croissance qui nous anesthésie et la surconsommation qui enfièvre notre planète. J’ai peur qu’ils réussissent. J’espère me tromper.

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Moment de silence. Bis. Le temps d’écouter le crépitement du bois. Et de penser à une autre histoire d’évangile qui se passe autour d’un feu. Après Pâques, Jésus apparaît aux disciples en train de faire griller du poisson sur un feu de grève. Le feu rassemble. Avant de repousser, la chaleur d’un feu attire. C’est le lieu pour créer des amitiés, inventer des histoires et imaginer le monde.

Parlant création, mon oncle dit qu’elle est essentielle pour traverser cette période avec lucidité.

«Ça fait du bien de créer quelque chose. Chacun fait ce qu’il peut: faire un gâteau, écrire une chanson, planter des graines, corder du bois. Ensuite, se reculer et en être fier.» Pour pouvoir dire, comme c’est écrit dans la Genèse, «C’est beau! C’est très beau!»

Il est midi. Lucien doit rentrer dans la maison. Avec Denise, il fait la classe à son petit-fils qui est à Calgary. Il a branché sa télévision à son ordinateur et le petit Anthony est un titan dans le salon. Je les ai déjà entendus dire que c’était dommage que leur unique petit-fils soit si loin. En période de pandémie, tous les grands-parents sont égaux: que la progéniture soit à Dieppe, à Londres ou de l’autre bord du chemin, on ne peut les voir que sur un écran. Tout le monde est proche!

En se quittant, Lucien me dit qu’il est allé voir la batture à Val-Comeau. «Ça r’garde ben pour des coques fraîches pour Pâques!» Les enfants attendent plutôt des volailles en chocolat. À chacun ses coqs!

Cette semaine…

Pincé la branche d’un cèdre pour en détacher le bout. Il trône fièrement sur ma table. Ce sera mon rameau cette année. À Jérusalem, il y a 2000 ans, les gens ont pris les branches de leurs arbres pour accueillir Jésus, alors pourquoi ne prendrait-on pas celles de notre cour? Ce serait plus écologique. On ne fait pas venir des hosties de Jérusalem pour dire la messe; alors pourquoi a-t-on besoin des palmes du Moyen-Orient pour célébrer l’entrée de Jésus dans la ville sainte?

Revu le court-métrage de Nathalie Hébert sur «le bonheur de Lucien». Au début du confinement, l’ONF l’avait mis à la une de ses propositions. C’est encore d’actualité. Avec le temps qui passe, il faudra apprendre à trouver son bonheur en vivant autrement. Il y a deux semaines, le confinement était la nouveauté; avec le temps, il deviendra la normalité.

Regretté le feu de la veillée pascale que je n’allumerai pas cette année. Il faudra vivre la nuit sainte comme les sages hindous qui, à un moment de leur vie, n’ont plus besoin d’entretenir le feu sacré qu’ils ont reçu lors de leur initiation. Le feu n’est plus nécessaire à l’extérieur lorsqu’une vive flamme brûle à l’intérieur.

Écouté un documentaire sur l’âge d’or de la Grèce antique mardi soir. Un comédien, personnifiant Socrate, a dit: «Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.» J’ai cru entendre l’écho des mots entendus le matin. Il y avait même une odeur de bois brûlé. Ça sentait bon. Ça sentait le parfum d’un feu de joie allumé par un Nazaréen à Jérusalem il y a 2000 ans. Cet embrasement sera commémoré dans les prochains jours. Sainte semaine!