Chronique d’un confiné (3)

C’est samedi après-midi. Il fait beau soleil. Dans ma rue, beaucoup de piétons. Chacun est tout seul dans sa bulle. Bref: ma rue est pleine de bulles! Et toutes les bulles sont seules. Seules ensemble!

Nous vivons tous à l’heure des astronautes de la station spatiale internationale qui vibrionne dans le cosmos, possiblement à la recherche de Dieu; mais ça, on ne nous le dira jamais.

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Dans les bulles, beaucoup de visages pâles, mais pas un seul masque. Vu que le gouvernement n’arrête pas de nous dire que ce n’est pas nécessaire d’en porter un.

Mais j’ose une énième prophétie: dès que le gouvernement aura réussi à mettre la main sur des tonnes de masques, les autorités sanitaires nous annonceront qu’il faut porter un masque «pour notre protection».

D’ailleurs, la meilleure preuve que des masques seraient utiles, c’est qu’on a décrété cette mesure qui s’appelle la «distanciation sociale». On se distancie pour ne pas transmettre le virus, certes, mais on se distancie surtout parce qu’on n’a pas de masque pour se protéger du virus.

Je dis ça de même, au cas où un gouvernement me lirait, pour lui dire que lorsque viendra le temps du déconfinement, pour éviter que les milliers de gens, infectés sans le savoir, et qui ressortiront en meute dans les lieux publics, se contaminent, il faudrait accompagner ce déconfinement d’une mesure décrétant le port obligatoire du masque pour tout le monde en public. Pour un certain temps.

Ce qui prouverait ma théorie et sauverait des vies.

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Mais de quoi je me mêle? Chu rendu aussi pire que les millions d’internautes qui s’improvisent spécialistes du virus et nous assomment de leurs «découvertes» glanées ici et là sur l’Internet, sans même prendre la peine de vérifier d’où ça vient, ne serait-ce que pour établir la crédibilité de la source.

En passant, dire «j’ai lu ça dans tel journal réputé» n’est pas une preuve que la nouvelle est avérée. Le fameux journal peut très bien s’être contenté de diffuser une information que lui-même n’a pas vérifiée à la source. Surtout s’il publie lui-même des dépêches d’agences de presse.

Exemple: quand un journal écrit «on AURAIT trouvé un remède», et que quelqu’un se pitche sur Facebook pour écrire: «on A trouvé un remède», y a une méchante nuance. Ciel, profitons de ces temps libres pour réviser les temps des verbes!

Fin du cours de français.

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J’ai vu que, pour passer le temps, certains se sont lancés dans le pétrissage du pain. Et chaque pain est dûment répertorié sur Facebook, avec «crédit photo» et tout. Ça sent le Pulitzer de la photo!

Tandis que certains plongent dans la farine, on présume que les enfants sont sagement plongés dans leurs manuels scolaires. Je n’ai pas encore vu de vidéos à ce sujet sur les réseaux sociaux, mais je ne doute pas que ça viendra, avec «crédit cinéaste» pour le Spielberg de la famille!

En attendant l’Oscar, est-ce vraiment juste d’exiger des enfants qu’ils soient leurs propres profs? Surtout que l’année scolaire est déjà terminée et qu’il paraît que perdre cette demi-année scolaire ne fera pas de différence… Par ici, les tests PISA!

Dire que certains s’inquiètent, chaque hiver, quand des commissions scolaires trop zélées annulent les cours dès qu’un flocon se profile à l’horizon! Frileux, va!
On ne serait pas mieux d’aller à la chasse plutôt? Là, au moins, la distanciation sociale est de mise pour survivre!

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Je me demande combien de semestres on peut sauter comme ça sans que ça fasse une différence. J’imagine qu’il suffit de savoir ce qu’on attend précisément de l’école. Si l’on souhaite surtout qu’elle montre à nos enfants à tracer leur nom, à utiliser leur calculette et à pouvoir épeler le menu d’un Tim Horton, c’est parfait comme ça. Mais si on veut des enfants sachant articuler une pensée cohérente et qui feront des citoyens capables de discernement, on devrait s’inquiéter des arrêts de cours aussi drastiques.

Ce faisant, ne prive-t-on pas l’enfant d’un accès au savoir? La communauté, de futurs employés compétents? La société, de citoyens éduqués?

Mais de quoi je me mêle à nouveau?

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Non, chu mieux de rester confiné, pour ne pas dire confit, che-nous, à dessiner des arcs-en-ciel – jusqu’à hier un symbole gay (LOL) – et à supputer sur les Grands-Changements-Qui-Vont-Venir-Après, comme l’avancent certains esprits portées sur la pensée magique.

À part nous apprendre à nous méfier encore plus les uns des autres, à part nous inculquer que chaque vis-à-vis est une menace potentielle, à part nous révéler qu’on est tous très dociles quand l’État se met en tête d’enfreindre nos libertés individuelles au nom du bien commun (suffit de nous faire peur, aujourd’hui pour un virus, demain pour autre chose), il n’y aura pas de Grands-Changements-Après.

On se gargarise sur la pollution en baisse, vu que les avions sont à l’arrêt, que les autoroutes sont désertées, que les usines sont fermées. C’est vrai. Mais sitôt le confinement levé, regardez bien ça décoller!

On aura même une bonne raison pour oublier toutes nos belles pensées: relancer l’économie! Ce qui justifiera aux yeux des milieux financiers, des gouvernements et des climato-sceptiques qu’il faut polluer encore plus – oups pardon, produire encore plus. Ça va devenir une nouvelle urgence nationale!

Mais de quoi je me mêle? Encore!

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Pour passer le temps confiné, je me suis mis au ballet. Non, non, pas au balai: au ballet. Je fais des arabesques en préparant mon souper, des ballonnés pour me rendre aux toilettes, des pas-de-deux pour aller cueillir mon courrier et des doubles cabrioles en revenant quand je n’ai pas reçu de factures!

C’est un bon exercice de cardio, entre deux chips.

Cela dit, même si je fais mine de râler sur le confinement, je comprends la nécessité individuelle de se protéger pour protéger les autres.

Finalement, tout ce que je dis est faux, rien n’est plus vrai.

La vérité, c’est que pour passer le temps, je pense à vous, espérant que vous êtes bien. Voilà ce que je fais.

Han, Madame?