Joli mois de mai

J’aime le mois de mai, si chargé de printemps et de lilas. C’est en mai que disparaît vraiment l’hiver, dans le froufrou des jeunes feuilles encore fripées de leur éclosion. Malgré parfois des intempéries, vite oubliées, le mois de mai fait bourgeonner notre espérance!

C’est le mois de ma naissance, à Saint-Basile, dans la maison blanche «aux combles français» d’allure vétuste, maintenant démolie, qui était située juste en face du vieux couvent.

Autrefois, on disait que c’était le mois de Marie. Je me souviens encore vivement d’une fébrilité religieuse qui flottait en mai dans l’orphelinat Mont-Ste-Marie d’Edmundston où les sœurs maristes ne lésinaient pas sur les solennités de circonstances à la chapelle. On sortait même nos soutanes blanches et nos surplis transparents, avec gros col empesé et grosse boucle rouge, comme sur les anciennes cartes de Noël. J’étais au paradis!

C’est là que j’ai fait ma communion solennelle, un 20 mai. La sœur cuisinière avait préparé un beau gâteau en forme d’agneau, avec savoureux glaçage blanc crémeux au goût de péché mortel…

C’est aussi un 20 mai, le lendemain de mon trentième anniversaire, que j’ai pris sciemment et pour toujours congé de mon père, après l’avoir emmené voter au référendum qui a également forcé le Québec à faire le tri déchirant de ses racines.

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Mais le mois de mai, c’est surtout le mois de la fête des Mères! La mienne étant décédée en 1957, c’est devenu une journée qui me projette dans un espace de perplexité à mi-chemin entre méditation et mélancolie, mais toujours plein de gratitude pour cette femme, Inez Rossignol, qui m’a donné la vie sans savoir qu’un court destin l’attendait, morte dans un lit d’hôpital en quarantaine pour cause de grippe asiatique, sachant son mari confiné dans une carapace de plâtre dans un autre hôpital de Sorel, et douloureusement consciente qu’elle «abandonnait» ainsi ses cinq jeunes enfants à leur propre destin.

Même si j’aurai, me dit-on, 70 ans dans une semaine, le jour de la fête des Mères je redeviens un gamin agrippé aux jupes de sa maman, je suis toujours en manque de quelque chose, comme un manque d’oxygène.

Peut-être est-ce pour cette raison que c’est une nuit de mai que j’ai rêvé que ce que ma mère m’avait laissé en héritage, c’était son nom; et c’est ainsi que j’ai ajouté son patronyme au mien.

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Dieu merci, j’ai connu bien d’autres «mamans» dans ma vie! Chacune à sa façon est venue combler un vide, un vide qui ne s’explique pas, un vide qui m’aspire en son centre, comme un vertige insondable et incommensurable.

C’est pourquoi j’ai particulièrement goûté la chronique de mon confrère chroniqueur Serge Comeau, cette semaine, dans laquelle il décrit avec une lucidité quasiment hallucinante toutes les mamans du monde, tous les types de maman. Je lisais chaque phrase, chaque paragraphe, en me disant: «Mais oui, mais oui, j’en ai eu une maman comme ça, et comme celle-là aussi, ou celle-ci!».

Il m’a fait (re)prendre conscience de l’infini diversité des bontés «maternelles» du ciel à mon égard. Merci, Serge. Merci, la Vie!

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L’évocation de ce si joli mois de mai m’a entraîné sur la pente autobiographique, alors que mon seul but était de vous entretenir des ti-zoizos qui chantent et des tites-fleurs qui poussent malgré le mozusse de virus!

Parfois, j’ai de la difficulté à faire passer mon imagination furibonde dans l’entonnoir d’une stricte réflexion. Je laisse aller ma folle du logis, ainsi qu’on appelait autrefois la pensée, comme le font des parents fatigués qui lâchent prise devant les exigences impérieuses de bambins tonitruants en leur permettant quelques accrocs aux règles de la famille dans le seul but de se reposer les côtés de la tête.

Et voici que mes pensées prennent la clé des champs, un peu comme les veaux et les génisses, jadis, chez mon oncle Albert, lors de leur première sortie de la grange, au printemps, les quatre pattes en l’air, tout à leur liberté retrouvée.

Dans mon souvenir, il subsiste une parcelle de ma petite conscience d’enfant qui les regardait s’ébrouer et qui éprouvait une sorte de bonheur à les voir ainsi gambader, libres. Libres! Et sans trop m’en apercevoir, germait en moi, à ce moment-là, la conscience que j’étais un otage de la vie, un être à la merci des autres.
C’est ainsi que lentement s’est faufilé en ma conscience un désir de liberté, même s’il m’a fallu du temps pour en tracer le profil. Liberté de penser, liberté d’action, liberté de mouvement. Et surtout: la liberté d’être.

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Voyez, j’ai beau essayer vaillamment aujourd’hui de trouver le moyen de vous parler du mozusse de virus, je n’y parviens pas!

On dirait que je suis emporté dans un bilan de vie. Je me sens comme un iceberg qui part vers le large, sans savoir s’il va finir par fondre, et si oui, quand.

Le fait d’atteindre l’âge de 70 dans une semaine y est pour quelque chose, bien sûr. Ça fait un an que j’y pense! Ça fait des années que je me répète que je suis victime d’une erreur chronologique. En toute franchise, j’ai à peine 36 ans!

Le pire, c’est que même les miroirs sont de la partie! La face de la personne que je vois dans le miroir, et la personne qui regarde cette face, sont deux entités tout à fait différentes! De toute évidence, c’est un complot! Ne soyez pas dupes. C’est pourquoi je préfère vous en aviser brutalement.

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Il paraît que 70 ans, c’est l’âge de la sagesse. Mais que signifie la sagesse? Y a-t-il une différence entre sagesse, lucidité, sérénité? Grosse question!

Ciel, ce n’est plus une chronique, c’est une psychanalyse! Scusez-la.

Vite, retournons au mozusse de virus!

À vos masques! Prêts? GO!

Han, Madame?