Jean Ferment, interprète infortuné au fort Beauséjour

Jean Ferment a été «interprète de langue anglaise» au fort Beauséjour pendant près de quatre ans. Arrivé de Québec, le Français perd la vie lors du siège mené par Robert Monckton en juin 1755. Pendant son séjour, il a écrit une vingtaine de lettres à l’un de ses amis de Québec.

On ne sait pas grand-chose des origines de Jean Ferment. Et il n’aurait pas laissé grandes traces s’il n’était pas venu mourir sous les boulets de canon dans un petit fort aux confins de la Nouvelle-France. Il fait partie de ce qu’on nomme parfois les «illustres inconnus» de «la petite histoire».

L’avocat de formation, professeur, historien, journaliste et haut fonctionnaire dans le gouvernement de Duplessis, le Québécois Jean Bruchési est l’un des seuls à s’être intéressé à la vie de Jean Ferment.

Dans un texte écrit en 1953 pour la revue historique Les Cahiers des Dix, et intitulé «Tué au fort Beauséjour», Jean Bruchési décrit ainsi son sujet: «L’homme qui apparaîtra au cours de ce récit, qui en sera la figure dominante, n’est pas un héros. Il n’a joué aucun rôle qui soit digne de retenir l’attention. C’est à peine si son nom est venu une fois sous la plume d’un de ses contemporains, hormis dans les actes notariés auxquels il a été partie.»

Même si on passage dans l’histoire de l’Acadie aura été mineur et assez bref, sa correspondance donne de rares détails sur la vie dans la région du fort Beauséjour.

On ne connaît pas sa date de naissance ni le nom de ses parents. Seule information familiale à son sujet: il a un frère unique, Jacques, vivant à Dieppe, où il est tonnelier.

Jean Ferment vit à Québec dans les années 1730 et 1740 où il pratique plusieurs métiers dans la capitale de la Nouvelle-France: orfèvre, horloger et serrurier. Il est aussi interprète il faut croire, mais où aurait-il appris l’anglais? Mystère. Il a plusieurs amis qui évoluent un peu dans l’entourage du fameux intendant Bigot. Ce serait d’ailleurs eux qui auraient obtenu à Jean Ferment cette position d’interprète à Beauséjour.

Célibataire et probablement dans la quarantaine, il part pour l’aventure le 15 septembre 1751 pour une durée convenue de trois ans. Heureusement pour nous, il écrira une vingtaine de lettres à son meilleur ami à Québec, Pierre Lesacque, «premier hoqueton» (genre de garde) chez l’intendant Bigot, entre novembre 1751 et mai 1755, soit peu de temps avant sa mort tragique.

Dès qu’il arrive, il constate qu’il n’y a pas de légumes sur place et il écrit à son ami pour lui demander des graines, afin qu’il s’aménage un potager. Ce sera une demande répétée, comme plusieurs autres, notamment pour des livres, des étuis à lunettes, etc.

Dans la lettre de juin 1752, il se plaint des maringouins «qui nous dévorent». Mais outre ce désagrément, il souligne qu’il se «plairait assez ici, mais on ne trouve rien à acheter pour la vie et on est souvent des semaines entières sans manger autre chose que du lard salé et des pois.»

Un dessin du fort Beauséjour et des environs. – Archives

Dans une autre lettre, deux mois plus tard, on apprend que l’interprète va aussi occuper la fonction de «greffier du Conseil de guerre» et qu’il a «22 ou 23 procès à instruire pour les déserteurs». Il va d’ailleurs demander plus tard à l’intendant Bigot un emploi de notaire.

Cet été-là, il se fait construire une maison près du fort, le logement où il vivait étant «noyé tous les jours de pluie jusqu’à dans mon lit», et en hiver, il y a «souvent deux pieds de neige sur la couverte de mon lit».

Il demandera plusieurs fois à se faire compenser pour les dépenses encourues pour la construction de sa maison, les autres employés du fort étant logés «à la charge du roi».

Une lettre datée du 31 mai 1755 semble être la dernière qu’il a envoyée, soit quelques jours avant l’arrivée des troupes de Robert Monckton, comptant près de 3000 hommes, ayant pour mission la prise du fort. Le 4 juin, Monckton part du fort Lawrence, situé tout près du fort Beauséjour, et passe facilement en territoire français. Il prend position devant le fort. Le bombardement commence.

Quelques jours plus tard, l’officier Alexander Hay est capturé par Joseph Broussard, dit Beausoleil, qui patrouille dans la région avec quelques hommes. Il est bien traité par les autorités du fort Beauséjour, tellement que le commandant Vergor veille à ce qu’il soit placé dans l’endroit considéré le plus sécuritaire pendant les bombardements, soit une casemate située près de l’entrée. L’interprète Jean Ferment l’accompagne afin que le prisonnier puisse communiquer avec ceux qui en ont la responsabilité.

Le 15 juin, Vergor propose à Hay de changer de refuge puisque ce dernier est maintenant jugé moins sûr. Mais Hay refuse de bouger. Une décision qui lui sera fatale. Le lendemain matin, 16 juin, un obus tombe sur la casemate, tuant ses quatre occupants.

En plus de Hay et de Ferment, s’y trouvaient un officier canadien, Raimbault, ainsi qu’un Français nommé Billy, commis au fort et ancien officier. Ce tragique incident provoquera la reddition du fort et Monckton en prendra possession le soir même.

Jean Ferment aura un dernier lien éphémère avec l’Acadie. L’une de ses seules pièces d’orfèvrerie connues, un «porte-dieu» – ou porte-hostie – se retrouvera dans la cathédrale l’Assomption de Moncton, mais sera vendu en 1949 à l’amateur d’art et collectionneur québécois Louis Carrier.