Trouver la paix dans son cœur

Aujourd’hui, j’ai 70 ans. Même si j’ai toujours été plutôt indifférent à l’accumulation des années dans mon sablier intime, cette année, c’est différent: j’ai le sentiment d’ouvrir le dernier chapitre de ma vie. Ma jeunesse s’envole et je m’envole avec elle!

Et si je parle beaucoup de mon anniversaire, ces jours-ci, c’est qu’on n’a pas la chance d’atteindre cet âge souvent dans la vie. Pardonnez-moi cette dernière erreur de jeunesse.

Ce qui ajoute un air de cinéma muet à cette étrange expérience de vie, c’est que ce passage significatif du temps a lieu en pleine période de confinement mondial. La fête s’annonce solitaire.

Bon, je serai franc: mon confinement, aujourd’hui, a lieu sur ma terrasse. On a déjà vu pire! Pensons aux générations entières de gays et de lesbiennes confinées dans le placard pendant des siècles… avant qu’un rayon de tolérance ne s’infiltre par la serrure!

Comme disent les Anglais: Count your blessings! Comptez vos blessures!

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Sur la terrasse, je goûte une bonne bière blonde. Vous savez, ce goût de la bière fraîche réchauffée par les rayons éternels du soleil qui lui confèrent un semblant d’arrière-goût exotique aussi appelé «skunk» les jours de canicule.

J’ai longtemps pensé que c’était le goût naturel des bières des pays chauds, jusqu’à ce que je prenne conscience que c’était plutôt le goût «naturel» de toute bière trop chaleureusement caressée par le soleil.

Il m’aura fallu ingurgiter des Niagara houblonnés avant de faire cette banale découverte qui a modifié ma perception des petites taquineries de la vie!

Bon, aujourd’hui je n’en suis pas aux chutes Niagara. Plutôt au Ruisseau de la rivière à’ Truite, pour les connaisseurs du Madawaska.

Une chance, sinon je pourrais commencer à vous chanter des romances!

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Étrangement, ce 70e anniversaire me fait l’effet d’une graduation, comme on dit par chez nous. Une étape aussi significative qu’irrévocable est franchie.

Impossible de revenir en arrière, de défaire des choix déjà faits, de recommencer sa carrière sans les erreurs commises autrefois. Impossible de se défaire de certaines conditions de santé qui mettent tout le reste en sursis.

Impossible non plus de «réinitialiser» les antiques amours victimes des bogues du cœur! Fini, tout ça.

Cependant, même bardé de tous ces handicaps, on dirait que je recommence ma vie, «non pas à zéro, mais à neuf», comme m’a déjà dit un de mes frères. Me voilà averti. C’est ce qui explique que je puisse rester optimiste face à l’inconnu que présage la nouvelle étape.

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Il y a des années, confiné sur mon grabat depuis des semaines pour cause de sciatique aiguë paralysante, je me lamentais sur mon malheur, comme Job sur son tas d’immondices. Et puis, soudainement, une grâce infinie m’a touché: dans un éclair, j’ai pris conscience que rien de tout cela ne m’empêchait d’être heureux! Un miracle!

Le lendemain, j’étais sur pied! Encore un peu poqué, mais HEUREUX! Je le suis encore. Aussi étonné de l’être, et de le savoir, qu’au moment du miracle!

L’inconnu nous confronte à la peur. On peut choisir d’avoir peur, et même d’avoir peur de la peur elle-même, comme on peut choisir de transformer la peur en énergie créatrice; c’est tellement plus vivifiant!

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Une autre particularité qui marque de manière indélébile ce 70e anniversaire, c’est que par un hasard aussi peu comique que cosmique, c’est précisément ce jour que je dois signer mon nouveau bail. Nouveau bail, nouvel appart, nouveau quartier! Et précisément dans mon quartier urbain préféré!

Je serais vraiment ingrat de ne pas décoder, dans tous ces clins d’œil célestes, quelques grâces doucement saupoudrées sur les vicissitudes de ma vie depuis quelques mois. Merci, la Vie.

Bien sûr, toute cette aventure me force à faire un tri d’objets inutiles et de souvenirs précieux. Ce qu’il y a de beau avec les souvenirs, surtout les plus laids, c’est qu’on peut les embellir au fil des ans, pour leur donner fière allure, pour imaginer plus et mieux, pour en faire des tremplins vers l’espoir plutôt que des carcans de confinement psychique.

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Je fais aussi le tri de mes vieux fantômes. Surtout que, depuis quelques années, il me semble que les gens tombent comme des mouches autour de moi. Des frères, des amis, des amies, des connaissances, des vedettes même, qui ont illuminé ma vie.

Cette semaine, c’était la chanteuse Renée Claude, égérie d’une génération tout occupée à briser les chaînes rouillées du passé qui tenaient captives les générations d’avant. Elle nous a donné des ailes. Comment ne pas l’aimer?

Et cette semaine aussi, le départ de Mgr Gérard Dionne, que j’ai si peu connu et tant aimé. Il m’a beaucoup conforté dans mes sparages de chroniqueur, m’exhortant à ne pas céder aux calomnies et aux médisances de ceux qui ne saisissent pas mon questionnement spirituel. Il a été pour moi le berger qui soigne la brebis. Comment ne pas l’aimer?

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Au moment où je rédige cette chronique, je reçois déjà des échos «anniversaires» sur ma page Facebook. J’ai l’impression que certains croient que je suis triste d’arriver à ce 70e anniversaire.

Eh bien: non! Je suis très heureux que la vie m’ait enduré jusqu’ici!

Ce qui m’agace, m’irrite, m’énarve, dans ce temps-ci, c’est que cela arrive au moment où je suis carrément déraciné du chez-moi que j’habitais depuis trente ans, et que je doive déménager au moment précis où le gouvernement insiste pour que les vieux restent confinés chez eux!

J’ai bien beau avoir l’esprit ouvert, à un moment donné trop de paradoxes finissent par me mêler! Pour ne pas dire: m’étrangler! Anniversaire ou non.

Et tout d’un coup, j’ai l’impression de vivre dans ma chair ce qu’a pu être la Déportation!

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Quoi qu’il en soit, en ce moment même, Renée Claude me murmuree à l’oreille cette si émouvante chanson de Stéphane Venne: «Tu trouveras la paix dans ton cœur».

C’est bien vrai, et je suis heureux de pouvoir le faire avec vous tous et toutes, fidèles lecteurs zé lectrices. Merci!

Han, Madame?