Le comte de Saint-Pierre et la colonisation de l’Île-du-Prince-Édouard

Le comte de Saint-Pierre n’a jamais mis les pieds à l’Île-du-Prince-Édouard mais c’est sous sa gouverne que les premiers colons se sont installés, en 1720, dans ce qui s’appelait à l’époque, l’Île Saint-Jean, soit il y a 300 ans cette année.

L’Île-du-Prince-Édouard devenait alors la dernière des quatre provinces de l’Atlantique à accueillir de façon permanente des Européens.

Pourtant, l’Île avait été «découverte» près d’un siècle plus tôt par Jacques Cartier lors de son premier voyage outre-Atlantique en 1534. Le 29 juin, il écrivait dans son journal que cette terre, dont il n’avait pas constaté l’insularité, était «de la meilleure tempérance qu’il soict (sic) possible de voir.»

Ce sont des impératifs d’État et économiques qui pousseront la France à marquer sa présence dans ce petit territoire.

En 1713, par le Traité d’Utrecht, Terre-Neuve et l’Acadie, «selon ses anciennes limites», sont cédés à la Grande-Bretagne. L’Île Royale (Cap-Breton) et l’Île Saint-Jean demeurent françaises.

Pour protéger ses intérêts et défendre ses possessions dans la région, la France décide d’ériger une imposante forteresse sur l’Île Royale – Louisbourg. Et pour bien asseoir son autorité et aussi mieux contrer les tentations de l’ennemi de s’étendre au nord de la Nouvelle-Écosse, la France décide d’occuper l’Île Saint-Jean.

Entre en jeu Louis-Hyacinthe Castel, comte de Saint-Pierre et baron de Crèvecoeur. Issu d’une longue lignée de nobles en Normandie, il est l’époux de Françoise-Jeanne de Kerven, une amie proche de la duchesse d’Orléans, née Françoise-Marie de Bourbon, fille naturelle légitimée de Louis XIV et de sa maîtresse, la marquise de Montespan. Françoise-Marie de Bourbon tenait son titre de duchesse d’Orléans de son mari, Philippe d’Orléans, neveu du même Louis XIV, petit-fils de Louis XIII et futur Régent pendant la minorité de Louis XIV.

Le comte de Saint-Pierre devient, en 1705, écuyer de la duchesse d’Orléans. On comprendra qu’il a toutes les relations nécessaires pour obtenir des faveurs du roi Louis XV – en fait du Régent. Avec deux associés, il crée la Compagnie de l’Île Saint-Jean, afin d’exploiter la pêche dans le golfe du Saint-Laurent. En 1719, la compagnie obtient les droits de pêche à l’Île Saint-Jean et à l’Île Miscou, ainsi qu’à d’autres plus petites îles du golfe. En retour des largesses de l’État, le comte de Saint-Pierre et ses associés devaient installer des colons à l’Île Saint-Jean.

La compagnie fait l’acquisition de cinq ou six navires en 1720 qui partent l’année même. On croit que trois d’entre eux ont transporté quelque 300 colons, recrutés surtout à La Rochelle, mais aussi en Bretagne et en Normandie.

L’historien de l’Île, Henri Blanchard, a fait une description romantique de l’arrivée de ces premiers colons dans son Histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard: «Au mois d’avril 1720, dans le havre de Rochefort, se trouvaient trois petits navires chargés de 300 passagers, de provisions et de munitions; en un mot, tout ce qui était nécessaire à l’établissement d’une nouvelle colonie. Quatre mois plus tard, ces navires mouillaient dans la rade de Port Lajoie. Aussitôt débarqués, après leur long et pénible voyage, les nouveaux colons se mirent à l’œuvre. La forêt couvrait toute l’étendue de ce nouveau pays et descendait même jusqu’à la falaise. Cela demandait du courage pour attaquer cette forêt vierge; mais ces hommes étaient de la race des pionniers et des défricheurs. Au bout de quelques semaines, l’on avait préparé un emplacement pour une petite ville; on y construisit quelques maisons pièce sur pièce; un fort avec quatre bastions y fut bâti; on éleva une grande croix noire au-dessus d’un terrain consacré aux morts et le premier établissement français de l’île Saint-Jean venait d’être fondé.»

Ces habitations et ce fort, c’était les débuts de Port-La-Joye, qui allait devenir la capitale de la colonie. Parmi les quelque 300 Français arrivés en 1720, on comptait quelques femmes, mais surtout des hommes, célibataires, en moyenne âgés de 25 ans. Des gens de métiers: taillandier, forgeron, scieur, laboureur, jardinier, tonnelier, menuisier, boulanger, etc. On leur offrait jusqu’à 180 livres par mois, tellement on voulait attirer des colons.

La même année, deux familles acadiennes s’installent à l’Île. Viennent de Beaubassin, Michel Haché dit Gallant, sa femme Anne Cormier et leurs nombreux enfants. Également, de l’Île Royale, arrivent Pierre Martin et sa femme Anne Godin dit Châtillon, qui avait déjà donné naissance à 17 enfants. Ces deux familles ont eu un grand nombre de descendants dont plusieurs habitent toujours l’Île.

D’autres familles acadiennes – d’abord lentement – viendront à leur tour s’établir à l’Île Saint-Jean, plus intensivement après la guerre de Succession d’Autriche, dans les années 1740, puis après le début de la Déportation de 1755.

Même si le Grand Dérangement décimera la population acadienne, ce sont eux, en très grande partie, qui feront souche dans la colonie, puisque les engagés français, pour la plupart, ne feront pas long feu. La compagnie de l’Île Saint-Jean rencontre toutes sortes de déboires. En 1722, on lui retire l’exclusivité de pêche dans le golfe, ce qui assurait ses profits.

D’autres déboires juridiques et financiers amènent à la révocation des lettres patentes accordées au début de cette aventure. En 1725, c’est la fin.

Même si l’œuvre du comte de Saint-Pierre fut de courte durée, la présence de sa compagnie a permis aux Acadiens à prendre racine à l’Île Saint-Jean, devenue l’Île-du-Prince-Édouard, et à former une communauté qui subsiste à ce jour, 300 ans plus tard.