De l’Acadie, à la Georgie, à New York, à Bordeaux

Deux familles liées par le sang, déportées en Georgie, ont réussi à remontrer la côte américaine jusqu’à New York où elles ont été contraintes de rester jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans. Plutôt que de revenir en Acadie ou de se rendre au Canada, elles vont se rendre à Bordeaux, où elles prendront racine.

Marie et Marguerite Buot (leur frère François a fait l’objet d’une chronique précédente) ont grandi dans un petit village à l’ouest de Beaubassin et qui portait leur nom: Pont-à-Buot. L’endroit existe toujours (près de Sackville), mais s’appelle maintenant «Point de Bute».

Le pont en question enjambait la rivière Mésagouèche dont la majeure partie forme aujourd’hui la frontière entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. À l’époque des sœurs Buot, cette rivière marquait aussi la frontière – autoproclamée par les Français – entre la Nouvelle-Écosse et les territoires du sud du Nouveau-Brunswick actuel et qui étaient revendiqués par la France.

Les deux sœurs se sont mariées avec des voisins apparentés entre eux: Marguerite avec Paul Deveau, Marie avec Vincent Deveau. Les deux hommes sont cousins. Le tragique destin du Grand Dérangement allait unir ces deux couples pour le reste de leur vie.

Après la prise du fort Beauséjour, Monckton convoque les hommes de la région au début d’août pour soi-disant les informer au sujet de leurs terres. Mais c’était en fait pour leur annoncer que leurs biens seraient saisis et qu’ils seraient déportés.

Les femmes acadiennes font alors face à un dilemme: allez rejoindre leur mari pour être déportées avec eux ou fuir. La plupart choisissent de partir, mais les deux sœurs Buot se résignent et se rendent avec leurs enfants.

Le 13 octobre, environ 1000 Acadiens faits prisonniers par Monckton partent de Beauséjour à bord d’une dizaine de navires pour être emmenés en Georgie et en Caroline du Sud, soit les deux colonies américaines les plus au sud. Cette destination avait été spécifiquement dictée par le lieutenant-gouverneur Lawrence, voulant que les Acadiens de cette région, parce qu’il s’agissait des plus rebelles, soient envoyés le plus loin possible.

Grâce au travail méticuleux du professeur Paul Delaney de l’Université de Moncton, nous avons maintenant une liste exhaustive des Acadiens de la région du fort Beauséjour déportés dans les colonies américaines. Les deux familles Buot-Deveau étaient à bord du Prince Frederick, à destination de la Georgie, et qui contenait 280 déportés.

Le Prince Frederick est arrivé en Georgie vers la mi-novembre. Le gouverneur de la colonie, comme les autres qui allaient devoir accueillir des Acadiens, n’avait pas été averti par Lawrence.

La Georgie était la colonie la moins bien en mesure de recevoir les déportés. Dernière-née des colonies américaines, elle ne comptait que 3000 habitants, dont la moitié était des esclaves. Sa frontière ouest était fragile avec la présence d’Amérindiens hostiles qu’on disait influencés par les Français qui n’étaient pas loin de là. C’est pourquoi lorsque les chefs de fil acadiens demanderont quelques mois plus tard la permission de quitter l’endroit sur des bateaux qu’ils avaient construits, le gouverneur leur donna facilement un passeport pour s’en débarrasser.

Au printemps 1756, environ 200 Acadiens quittent la Georgie en deux groupes: les Buot-Deveau font partie de celui mené par Michel Bourgeois, un ancien habitant de Pont-à-Buot.

Les fugitifs remontent d’État en État sans problèmes. Mais Lawrence a eu vent de ce mouvement de population et envoie une lettre aux autres gouverneurs les enjoignant à y mettre fin. Certains déportés de Caroline du Sud qui avaient entrepris le même périple ont gagné leur pari et atteint l’embouchure de la rivière Saint-Jean.

Le groupe de Michel Bourgeois, constitué d’une douzaine de familles, se fait arrêter à Long Island, dans l’État de New York, vers la fin août. Les journaux de la région rapportaient l’arrestation de 80 ou 90 «Français Neutres» arrivés de la Georgie.

Ces Acadiens sont répartis dans différentes localités de l’État de New York où ils sont restés jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans. Ensuite, la majorité s’est rendue à Saint-Domingue (Haïti), où plusieurs sont morts en raison du climat. Les deux familles Buot-Deveau, avec quelques autres déportés, prennent plutôt le chemin de Bordeaux.

Ainsi, environ seize Acadiens ont embarqué sur le navire français L’Américain qui faisait escale à New York, apportant en France une cargaison de Saint-Domingue. Le couple Marguerite Buot-Paul Deveau (ou Devaux) avec leurs cinq enfants, dont quatre nés durant l’exil américain sont du nombre, de même que Marie Buot, probablement déjà veuve de Vincent Deveau, avec sa fille. Parmi les autres Acadiens qui font partie du voyage: Joseph LeBlanc et sa femme Marie Brun, Michel Haché-Gallant et son fils, Pierre Braut.

Ces Acadiens vont pour la plupart s’installer à Bordeaux pour de bon, dont les sœurs Buot qui auront de nombreux descendants.

L’une des petites-filles de Marie Buot, Marie Braut, épouse Jean-Baptise Darrgrand, capitaine de navire qui deviendra officier sur un vaisseau de guerre, puis corsaire, ce qui va lui apporter succès et argent. Une autre de ses petites-filles, Jeanne Brault, s’unit avec Jean Thiac, qui vient d’une famille de constructeurs de navires.

Une fille de Marguerite Buote, Geneviève Deveau, entrera dans familles Talvas. Dans la première partie du 19e, plusieurs descendants des deux sœurs Buot décideront de quitter la France pour s’établir en Louisiane, où certains épouseront des descendants de déportés acadiens.