De Monckton à Monkton à Moncton

On sait tous que le tristement célèbre Robert Monckton, a malencontreusement perdu son «k» lorsque le fonctionnaire provincial chargé d’enregistrer la seconde incorporation de la ville a omis une lettre. Résultat: «Moncton» sans «k» est alors devenu l’appellation officielle de la ville de façon permanente.

Le lieutenant-général Monckton n’aura vraiment pas eu de chance avec son nom car une petite localité au Maryland, nommée en l’honneur du nom du «township» de Monckton, prédécesseur de la ville, est venue au monde sans une différente lettre, le «c», et s’appelle «Monkton».

Comment une localité du Maryland a-t-elle pu hériter du nom d’un militaire britannique dont les faits d’armes se sont principalement déroulés si loin d’elle?

La réponse réside en la personne de Robert Cummings.

L’histoire de ce personnage provient surtout de sources généalogiques, de récits de familles ou locaux.

Né dans les environs de 1730 – au Maryland selon certains textes – Robert Cummings aurait accompagné les premiers colons – la plupart d’origine allemande – venus de la Pennsylvanie en 1766 pour fonder le «township of Monckton» (le nom était bien écrit à ce moment).

Dans la foulée de l’établissement du «township of Monckton», des allocations de terres étaient également effectuées le long de la rivière Petitcodiac, entre la ville actuelle de Moncton et la région de Shepody – nommée autrefois Chipoudie par les Acadiens.

C’est ainsi que Robert Cummings a été l’un des cinq premiers détenteurs de terres à Hillsborough (l’ancien Village des Blanchard des Acadiens), les quatre autres étant nul autre que des membres du Conseil de la Nouvelle-Écosse. La Nouvelle-Écosse, qui englobait alors encore le Nouveau-Brunswick actuel, était l’autorité qui allouait ces terres à des fins de colonisation.

Une carte historique de la région de Hillsborough

Qui était Robert Cummings pour être inclus dans cette concession de terres à des personnages aussi importants que ces membres du Conseil de la Nouvelle-Écosse? Il semble que ce soit uniquement le fait d’être le neveu d’Adam Hoops, considéré à l’époque comme l’un des hommes les plus riches de Pennsylvanie et l’un des premiers «self-made man» de cette colonie.

Hopps et certains associés avaient eux aussi obtenu des terres (en grande quantité) le long de la rive ouest de la rivière Petitcodiac, entre Moncton et Shepody. Robert Cummings semble avoir agi comme agent de son oncle pour s’occuper de ses allocations.

Cummings fait alors la rencontre de Rosanna Trites. Elle était la fille de Jacob Trietz (qui allait rapidement angliciser son nom à Trites), l’un des premiers habitants du «Township of Monckton», mais qui avait décidé de se déplacer vers Hillsborough.

L’histoire devient ici plus nébuleuse. Robert Cummings et Rosanna Trites auront une fille nommée Elizabeth. Mais le couple ne vivait pas ensemble et n’était pas marié, sauf que Rosanna, selon l’auteur d’un récit sur l’histoire de la région, «se considérait probablement comme la femme de Robert Cummings». La petite Elizabeth portera toutefois le nom de Cummings.

Certains avancent que Robert Cummings vivait dans la région de Hillsborough avec une femme légitime, une Allemande, et leur fils Benjamin. D’autres disent plutôt que sa femme, que Cummings nommait souvent «Madame», ainsi que son fils vivaient dans la région de Baltimore. Toujours est-il qu’il aurait réussi à cacher leur existence à Rosanna Trites.

En 1772, Cummings abandonne Rosanna Trites et leur fille Elizabeth et retourne au Maryland. Selon certains, ce départ soudain s’explique du fait qu’il vient d’apprendre la mort de son riche oncle Adam Hoops; d’autres affirment qu’il s’y rend pour retrouver sa femme et son fils. Au Maryland, il fait l’acquisition – ou il hérite de son oncle – d’un domaine au nord de Baltimore, la capitale de la colonie, et nomme l’endroit «Monkton Mills». Dans certains textes, on indique que l’appellation originale était «Monckton Mills». D’une façon ou d’une autre, c’est au Maryland où Monckton a d’abord perdu une lettre, plus de cent ans avant d’en perdre une différente au Nouveau-Brunswick.

La gare de Monkton, au Maryland. – Crédit : Jerrye & Roy Klotz, MD

L’année après son retour dans sa région natale, Cummings écrit une lettre à un associé de son défunt oncle Adam Hoops qui s’occupe des terres de ce dernier le long de la rivière Petitcodiac. Cummings dit qu’il lui envoie 40 livres en biens afin que «Rosanna puisse les échanger pour des fourrures avec lesquelles elle pourra s’acheter du bétail. Entretemps, j’espère que vous pourrez m’informer sur sa conduite et les soins qu’elle procure à l’enfant.» Il lui demande d’être discret dans sa démarche, par crainte que cela soit su «particulièrement par Madame, que j’attends d’ici quelques mois. C’est un secret que vous devez garder pour vous seul».

Dans la même lettre, Cummings évoque la possibilité qu’il vienne à Hillsborough, «parce qu’il aime l’endroit» et qu’il veut donner des actes de propriété à ceux qui sont établis sur ses terres. Mais il n’est jamais revenu.

Il laisse un testament dans lequel il lègue un quart de ses terres à Hillsborough à son «fils naturel», Benjamin, et un autre quart à «Elizabeth, sa fille naturelle de Rosanna Trites». Il veut cependant que l’existence d’Elizabeth soit gardée secrète.

La localité de Monkton, au Maryland, est une communauté non incorporée qui compte une population de moins de 5000 personnes. Le journal Baltimore Sun décrit l’endroit comme une région rurale bucolique, des sentiers de randonnée boisés, marquée par l’absence de bruit, comptant des écoles réputées et des commerces attrayants.

Moncton et Monkton, une lettre les sépare.

PS : À noter qu’un village en Ontario porte aussi le nom de Monkton. Population : environ 12 000. Elle a une équipe de hockey senior qui s’appelle… Wildcats.