Un suprémaciste à la Maison-Blanche

L’ampleur grandissante des protestations dans le monde contre l’assassinat odieux de George Floyd – défiant les couvre-feux, le déploiement des services de police et la pandémie de coronavirus – suggèrent au minimum la prégnance des questions raciales en Occident.

Peut en faire foi la litanie des noms d’hommes ou de femmes noirs qui sont morts à la suite d’une rencontre fortuite avec le mauvais flic au mauvais moment. États-Unis, Canada, France, Allemagne, Grande-Bretagne. La liste pourrait s’allonger…

Le cas des États-Unis est singulier. Après avoir confié pour la première fois de son histoire deux mandats consécutifs à un Afro-Américain, la puissance américaine a aujourd’hui le malheur d’être dirigée par un président ouvertement suprémaciste.

Donald Trump sème les graines de la division raciale comme stratégie politique favorite. L’un de ses slogans politiques fétiches –«America First» (L’Amérique d’Abord!) – s’inspire de la même veine idéologique. Retranché à la Maison Blanche, le président twittait la semaine dernière: «Quand le pillage a commencé, la fusillade a commencé».

Ces mots répugnants faisaient écho à ceux d’un chef de police notoire de Miami en Floride pendant les troubles raciaux en 1967. Ils auraient été indignes d’un politicien occupant n’importe quel poste public dans une société démocratique, et le sont davantage s’agissant de la présidence du pays le plus puissant au monde.

Mais Donald Trump est un récidiviste endurci. Il a déjà pris publiquement la défense de manifestants d’extrême droite à Charlottesville et s’en est pris à des joueurs de football noirs américains qui refusent de chanter l’hymne national en signe de protestation contre les préjugés et la discrimination raciale aux États-Unis.

M. Trump exacerbe la division raciale et l’exploite de manière éhontée pour consolider sa base électorale blanche. D’ici à novembre, le danger est donc bien réel que le président, malmené en ce moment dans les intentions de vote, tente de récupérer l’essence suprémaciste de son discours d’investiture en 2017, lorsqu’il a parlé d’éradiquer le «carnage américain».

Trump s’était fait élire en 2016 avec la promesse de rendre sa grandeur à l’Amérique («Make America Great Again»). Aujourd’hui, il dirige au contraire un pays de plus en plus isolé sur la scène internationale.

Alors que les manifestations contre la violence policière et le racisme systémique aux États-Unis continuent de secouer des dizaines de villes américaines dans plus d’une quarantaine d’États, analystes et dirigeants étrangers parlent de la crise en des termes que Washington réservait habituellement à ce qu’il nommait naguère des «États voyous».

Dimanche, le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, déclarait ainsi dimanche sur la BBC: «Nous voulons voir la désescalade de toutes ces tensions et que les Américains se réunissent».

Raab n’était pas seul. Un porte-parole de la Commission européenne a envoyé un courriel à des journalistes sur la situation actuelle des États-Unis, indiquant que les responsables à Bruxelles espéraient que «toutes les questions» liées aux manifestations «seront réglées rapidement et dans le plein respect de l’État de droit et des droits de l’homme».

Dans une autre déclaration vendredi dernier, Moussa Faki Mahamat, le chef de la Commission de l’Union africaine, condamnait le meurtre de George Floyd et déplorait «la poursuite des pratiques discriminatoires contre les citoyens noirs des États-Unis d’Amérique»

Mardi, le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, déclarait, pour sa part, que les manifestations américaines étaient à la fois «compréhensibles et plus que légitimes», et disait espérer qu’elles auraient un effet sur le pays américain.

La chancelière allemande Angela Merkel vient de décliner une invitation à rejoindre le président américain Donald Trump à Washington pour une réunion du G-7. Pour leur part, les premiers ministres britannique Boris Johnson et canadien Justin Trudeau ont rejeté une proposition de Trump visant à ramener la Russie au sein du groupe des pays parmi les plus riches de la planète.

Leur geste semble souligner jusqu’à quel point les alliés et partenaires des États-Unis sont mécontents du leadership américain dans le contexte de la pandémie de coronavirus et de la répression violente des manifestations contre le racisme.

Les adversaires des États-Unis s’en moquent publiquement. En Chine, le rédacteur en chef du journal Global Times, proche du Parti communiste chinois, a twitté cyniquement, s’adressant nommément à des dirigeants américains donneurs de leçons: «Pékin devrait-il soutenir les manifestations aux États-Unis, comme vous glorifiez les émeutiers à Hong Kong?»

Le soft power américain – ou l’attrait du rêve américain – a surtout été ce qui distingue les États-Unis des autres grandes puissances comme la Chine, la Russie et même de l’Europe. À un moment où Washington s’engage dans une nouvelle guerre froide avec Pékin, que reste-t-il de ce fondement moral de l’hégémonie américaine?

Bien peu.