La majorité d’entre nous ne peuvent pas comprendre ce que vivent les minorités visibles. Chaque matin, nous nous réveillons dans une société qui a nos traits et dans laquelle nous ne craignons pas de subir le profilage racial pendant la journée. Ce n’est pas le cas pour tous les habitants de la Terre.

Étudiant à Rome, j’avais comme voisins de chambre des prêtres de la Côte d’Ivoire. Par une belle soirée, Alain et moi décidons d’aller faire une promenade qui culminerait avec la récompense des marcheurs romains: gelato!

À peine avions-nous fait quelques coins de rue que Alain se retourne en disant «J’ai oublié mes cartes d’identité!» Perplexe, je lui dis que ce n’est pas nécessaire. Il insiste en disant que ce n’est pas inhabituel pour un Noir de se faire contrôler arbitrairement. Je ne comprenais pas: je ne suis pas Noir.

Une autre fois (au tournant des années 2010), dans un autre pays (le Canada), me voilà en train de marcher avec un autre prêtre ivoirien. C’était la brunante, la nuit tombait, un groupe de jeunes nous dépassent et se mettent à imiter des chimpanzés. Encore là, je ne comprenais pas: je ne suis pas Noir. Lui, il a tout compris. Il m’a dit que ce n’était pas la première fois.

Ce soir-là, lorsque j’ai réalisé l’insulte et l’intimidation, j’aurais voulu les corriger. Mais je ne pouvais pas m’opposer à ces costauds avec mes bras; j’aurais pu le faire avec mes mots. Leur montrer le racisme dans leurs cris. Et le mépris dans leurs rires. Mais ils étaient déjà trop loin! Trop loin dans mes priorités. Même s’ils avaient été proches, je ne suis pas certain que j’aurais osé une parole. J’aurais condamné leur geste intérieurement, en gardant les reproches en moi.

Je m’en veux de ne pas avoir parlé. D’avoir péché par omission. Trop souvent, on garde silence lorsqu’on entend une blague sexiste ou raciste. On lève les épaules de découragement lorsqu’on est témoin de discrimination. On devrait pourtant parler, dénoncer, agir!

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Longtemps, j’ai été naïf en voyant des arcs-en-ciel et des licornes partout. D’autres étaient plus clairvoyants. Ils distinguaient les contrastes entre le noir et le blanc. Ils voyaient l’Homme devenir un loup pour son semblable.

Aujourd’hui, je vois le racisme rôder sournoisement à la recherche d’un lieu vulnérable où il pourrait entrer et être nourri. J’entends la discrimination qui condamne injustement. Ces voix qui jugent sur la couleur de la peau, je ne les entends pas seulement autour de moi. Si je suis honnête, je dois dire qu’elles se fraient un chemin jusque dans ma tête. Parfois même dans mon cœur.

Pourtant, ma foi en un monde où aucun être humain n’est victime de discrimination en raison de sa couleur, de sa religion, de sa langue, de sa nationalité, de son identité sexuelle ou de son origine sociale est grande. Si grande qu’il m’arrive parfois de prendre ma croyance pour la réalité. Il reste pourtant un chemin à parcourir. Il est exigeant parce qu’il est en montée. Mais au sommet, qu’il sera beau le spectacle du monde avec ses multiples couleurs, comme une forêt au printemps avec toutes ses nuances de verts.

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Le Dieu chrétien est une célébration de la différence. Il est un éloge de l’unité dans la différence entre trois personnes. Cette Trinité sainte est célébrée en fin de semaine dans les églises. Même si les explications ne réussissent pas à satisfaire mon intelligence, ce mystère est une fête pour mon cœur.

En Dieu, il y a de l’altérité. Du mouvement aussi. Comme trois danseurs qui coordonnent leurs pas et leurs gestes pour un ballet qui réjouit les yeux. Parfois, un membre du trio est lancé dans les airs, un autre est soutenu au bout d’un bras, un autre est enlacé. Mais tout se fait ensemble. Jamais de solo. Pas de place pour un qui domine l’autre. Ni pour un qui tasse l’autre. Ou qui met son genou sur le cou d’un autre.

L’harmonie dans la différence, c’est Dieu! C’est aussi un programme de vie. Et un projet de société.

Cette semaine…

Lu Le naufrage des civilisations du libanais Amin Maalouf (Grasset, 2019). Chantre de la diversité, il évoque le mythe pervers de l’homogénéité religieuse, ethnique, linguistique, raciale ou autre. Tant de sociétés se laissent leurrer, oubliant que «les minoritaires sont des pollinisateurs. Ils rôdent, ils virevoltent, ils butinent, ce qui donne d’eux une image de profiteurs, et même de parasites. C’est quand ils disparaissent que l’on prend conscience de leur utilité.» (p. 52).

Apprécié l’analyse géo-politique de Maalouf. Partant de l’Égypte, il fait la démonstration que les nations sont plus prospères et dynamiques lorsqu’elles acceptent (et favorisent) la diversité. C’est ce qui (a) fait la grandeur des États-Unis. Mais aussi de l’Afrique du Sud, de la Suisse, du Canada, etc. Se priver de l’apport de l’autre aux multiples visages, c’est s’appauvrir et aller vers la haine de soi.

Déplacé le trèfle en carton vert qui avait servi de décor lors de la fête des Irlandais le 17 mars dernier. La légende raconte que c’est avec les trèfles de la campagne irlandaise que saint Patrick a évangélisé l’Irlande au 5e siècle. Pour lui, cette herbe était le symbole de la Trinité sainte. Comme chaque feuille a trois folioles interdépendantes et unies, Dieu a trois personnes unies dans un même amour.

Rencontré Manuella qui sera bientôt confirmée par Mgr Jodoin. Avec son parrain Emmanuel, lui aussi Camerounais, elle enrichit la vie de la communauté étudiante et chrétienne d’ici. En marquant son front avec l’huile parfumée, notre évêque lui redira sa dignité d’enfant de Dieu et son rôle inestimable dans la grande danse de la Trinité rythmée par l’Esprit-Saint.

Michael B. Jordan - Gracieuseté
Just Mercy: révoltant