Nettoyer l’histoire

À Saint-Jean de Terre-Neuve on frise, cette semaine, le ridicule.

Des citoyens désireux de faire leur part contre la discrimination, réclament qu’on déboulonne la statue de Gaspar Corte-Real, explorateur portugais qui, soi-disant, arriva ici en 1501 et en repartit avec des esclaves indigènes. Tant qu’à faire, je suggère que l’UNESCO enlève sa désignation à l’Anse aux Meadows et que le site ferme puisqu’en l’an 1000 les Vikings avaient des esclaves qu’ils recrutaient allègrement durant leurs raids en Irlande, en Angleterre et en France.

Je suis généralement très sensible aux symboles mais je crains, devant les horreurs ordinaires auxquelles nous faisons face aujourd’hui, que ces statues à abattre, ces noms à effacer, venus de très loin dans notre histoire, servent à cacher un présent qui nous accable. Il est plus facile de blâmer nos ancêtres que de contempler nos propres lacunes. S’attaquer aux «grands hommes» subitement bien petits et détestables à nos yeux, me semble une tiède réponse à une situation qui exige qu’on mette toutes nos énergies et toute notre indignation sur ce qu’on peut et doit changer, maintenant, dans nos vies.

S’attaquer, par exemple, à cette perception nuisible qu’il y a des mauvaises personnes partout mais pas de discrimination systématique dans notre belle région. Pour ceux et celles qui le disent, j’ai des nouvelles: Mayann Francis, nommée première Lieutenante-Gouverneure noire de la Nouvelle-Écosse, en 2006, confiait cette semaine se faire suivre, encore aujourd’hui, dans les magasins d’Halifax de peur qu’elle ne vole de la marchandise. Demandez aux autochtones, aux personnes noires, aux Africains ou aux personnes du Moyen-Orient comme elles peinent à obtenir un logement une fois que le propriétaire les a rencontrés. Demandez-leur quelle panique les saisit devant la police…

Toutes ces personnes marginalisées par la haine ordinaire et par notre indifférence, méritent mieux qu’un nettoyage de l’histoire. Agir pour eux, et pour nous tous, exige de regarder droit devant. Ensemble. Pour corriger les fautes de l’histoire plutôt que de la nettoyer.