La famille Cyr – du Madawaska aux Malouines

Parmi les milliers de familles déportées lors du Grand Dérangement, une branche de la famille Cyr fait partie de celles qui ont parcouru les plus grandes distances, certains membres se rendant même jusqu’aux extrémités sud de l’océan Atlantique, les îles Malouines.

L’ancêtre de la famille Cyr en Acadie est Pierre Cyr, armurier, arrivé à Port-Royal à la fin des années 1660. Il se marie «dans une bonne famille» en épousant l’une des filles du médecin Jacques Bourgeois, Marie. Le couple accompagnera le clan Bourgeois qui ira fonder Beaubassin.

C’est dans ces alentours que le nom de Cyr allait être associé à une taverne/auberge située à Pont-à-Buot, sur la rive nord de la rivière Mésagouèche, un endroit qui allait devenir stratégique lorsque la région de Chignectou deviendra la frontière entre les empires français et britannique et que seront construits les forts Beauséjour et Lawrence.

Un commerçant du Massachusetts du nom de Robert Hale a fait un séjour à cet endroit en 1731 et a tenu un intéressant journal pendant qu’il y était.

Après une remontée pénible de la rivière Mésagouèche, en raison des marées et des berges boueuses, Robert Hale arrive dans le petit village de Pont-à-Buot et est hébergé dans cette «taverne». Il nomme son propriétaire «William Sears», anglicisant son vrai nom qui était Guillaume Cyr, époux de Marguerite Bourg, et l’un des fils de Pierre, patriarche de la famille.

Robert Hale décrit l’endroit, l’habillement des gens, le mobilier, ce qu’il a mangé et se dit étonné de voir des membres de la famille Cyr s’agenouiller pour réciter des prières, alors que d’autres fument dans une pièce voisine.

Guillaume Cyr meurt avant 1740,mais la taverne subsiste. Pendant la Déportation, plusieurs de ses enfants se réfugieront à Saint-Pierre-et-Miquelon, d’où ils seront forcés de passer en France, mais certains reviendront.

Christopher Hodson, dans son livre The Acadian Diaspora, raconte que pendant les années de coexistence des forts Beauséjour et Lawrence, qui se faisaient face, séparée par la rivière Mésagouèche, la fameuse taverne était tenue par Jean-Jacques Cyr et son épouse Marie-Josèphe Hébert. Jean-Jacques Cyr était le neveu de Guillaume Cyr et il se peut bien qu’à la mort de ce dernier, ce fut lui (il avait alors 37 ans) qui «hérita» de la taverne.

Pendant les années où les relations entre les occupants des deux forts étaient plus paisibles, la taverne servait de lieu de fraternisation et de contact entre les deux camps. C’est aussi là où le traître Thomas Pichon a rencontré à quelques reprises le commandant du fort Lawrence, George Scott, pour lui fournir des informations sur le fort Beauséjour et les intentions des autorités françaises.

Dobson souligne qu’après 1755, Jean-Jacques Cyr et de Marie-Josèphe Hébert se réfugient à l’Île Saint-Jean d’où ils seront déportés en 1758, avec leurs six enfants, après la chute de Louisbourg, vers Saint-Servan, alors une commune voisine de Saint-Malo. Plusieurs des enfants se marieront à Saint-Servan avant leur prochaine aventure.

Quand on parle d’aventure, c’en fut toute une. En 1764, la famille prendra part – avec quelques autres familles acadiennes – à la tentative française de colonisation des îles Malouines (îles Falkland), un archipel situé à environ 1 200 kilomètres de l’Antarctique. L’établissement de Port Saint-Louis était alors le point le plus au sud sur la planète où la France assurait une présence.

L’expérience s’annonçait fructueuse, les Acadiens exploitant la terre, des mariages et des naissances ayant lieu, mais le rêve de la France d’une colonie australe sera de courte durée et l’Espagne en prendra possession avant 1770.

On ramènera le clan Cyr en France, comme presque la totalité des Acadiens.

Autre branche des Cyr

Les descendants d’un autre fils du patriarche Pierre Cyr auront leur part d’errance et d’épreuves.

L’un de ses petits-fils, Jean-Baptiste – dit Croque – , fils de Jean Cyr, ainsi que son épouse Marguerite Cormier, s’étaient réfugiés à la rivière Saint-Jean, au village de Sainte-Anne-des-Pays-Bas, lorsque, quelques années plus tard, Moses Hazen, en 1759, vint détruire violemment l’établissement acadien.

La famille Cyr et plusieurs autres habitants sont faits prisonniers et amenés à Halifax où ils resteront jusqu’à la fin de la Guerre de Sept Ans, en 1763. Plus libre de leurs mouvements, la famille retourne à Sainte-Anne-des-Pays-Bas, comme plusieurs autres Acadiens, dans l’espoir de s’y établir pour de bon.

Mais ils ne sont plus les seuls colons à convoiter le territoire et la présence anglaise s’accentue énormément avec l’arrivée des loyalistes après la Révolution américaine. Les Acadiens se sentent de plus en plus à l’étroit et la grande majorité décide de s’exiler à nouveau.

Vers 1784-1785, certaines familles obtiennent des terres près de Caraquet, d’autres au Madawaska et certaines ailleurs au Nouveau-Brunswick.

Le clan Cyr décide de remonter la rivière Saint-Jean. Jean-Baptiste et ses neuf fils se font accordés par le nouveau gouvernement du Nouveau-Brunswick des terres dans le Madawaska et leurs descendants y seront très nombreux.

On raconte depuis longtemps l’anecdote voulant que le vieux Jean-Baptiste Cyr est allé marcher une dernière fois sur ses terres qu’il avait labourées, dans cette région qu’il s’était entêté à occuper. Il s’était résigné à se déraciner une nouvelle fois.

C’est alors – c’est presque devenu une légende – qu’il aurait exprimé son désespoir, accumulé pendant toute une vie pour crier : «Mon Dieu, est-ce vrai que vous ne faites plus de terres pour les Cayens?»