Réinventer la diplomatie canadienne

Le rêve du premier ministre Justin Trudeau de faire revenir le Canada au Conseil de sécurité des Nations Unies s’est brutalement fracassé mercredi. Ottawa devra attendre jusqu’en 2030 s’il veut tenter à nouveau de siéger au forum le plus important de l’organisation mondiale.

D’aucuns se sont empressés d’imputer la responsabilité de cet échec à la politique étrangère « dilettante » du Canada sous Justin Trudeau, qu’un de ses critiques appelle dédaigneusement le « Paris Hilton » de la politique canadienne. On peut aussi voir dans cette deuxième défaite humiliante en autant de tentatives le besoin pour la diplomatie canadienne d’une mise à jour générationnelle majeure.

L’essentiel de l’attention est accordé aujourd’hui à la pandémie de COVID-19 et aux conséquences économiques occasionnées par le nouveau coronavirus. Mais le Canada pourrait-il faire l’économie d’un grand débat sur son rôle dans l’ordre mondial émergent? Entre autres leçons à tirer, le nouveau revers du Canada à l’ONU démontre que la conviction apparente de Justin Trudeau qu’il pouvait fonder le retour du Canada sur le style mais sans la substance n’était qu’une pure illusion.

« Beaucoup d’entre vous ont craint que le Canada ait perdu sa voix compatissante et constructive dans le monde », déclarait Justin Trudeau lors d’un rassemblement au lendemain de sa victoire aux élections fédérales de 2015. « Eh bien, j’ai un message simple pour vous … nous sommes de retour. »

Pourtant, l’aide internationale au développement du Canada n’est pas jugée à la hauteur de celle d’un pays du G7 qu’il est. De même, les 25 Casques bleus canadiens déployés sont dérisoires en comparaison avec les 600 promis. Les actions du Canada en matière de changement climatique contredisent les belles promesses de Trudeau. En Amérique latine et en Afrique, le Canada s’est également mis en compagnie de dirigeants qui n’ont aucun respect pour les droits de l’homme.

Le gouvernement est ainsi en train de dilapider le capital diplomatique historique du Canada. L’influence mondiale du pays a résulté en grande partie du rôle essentiel qu’il joué dans la mise en place du système multilatéral au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans le prodigieux dénouement de la crise de Suez dans les années 1950 à l’initiative de Lester B. Pearson, consacré prix Nobel de la paix. Ou encore de la contribution du Canada à la mise en place de nouvelles normes multilatérales comme la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel.

Aujourd’hui, pour bien comprendre les raisons de l’affaiblissement accéléré du Canada sur la scène internationale, et identifier la meilleure manière d’y remédier, devrait être lancée promptement une initiative ambitieuse et non partisane, à l’instar de celle conduite actuellement par la Kennedy School de l’université Harvard pour «une nouvelle diplomatie américaine pour le XXIe siècle».

Les consultations menées dans ce cadre permettraient de répondre aux préoccupations principales en matière de politique étrangère et surtout de susciter une conversation nationale sur l’orientation de la politique étrangère du Canada. Les résultats de ces consultations seraient publiés dans un rapport public, destiné autant qu’aux élites dirigeantes et autres acteurs de la diplomatie canadienne qu’au grand public.

Cette démarche permettrait de mettre à contribution des centaines de fonctionnaires actuels et anciens, des chefs d’entreprise et des organismes sans but lucratif, et des citoyens ordinaires pour discuter des moyens de renforcer la position du Canada sur la scène internationale.

Car, si elle était prévisible, la nouvelle débâcle diplomatique du Canada à l’ONU paraît bien plus cruelle qu’anticipée. Ottawa n’a obtenu que 108 votes pour le siège de membre non permanent convoité, contre 130 pour la Norvège et 128 pour l’Irlande. Deux pays beaucoup plus petits que le Canada. Et qui, contrairement à celui-ci, ne font pas partie du G7 et du G20, deux groupes informels essentiels à la gouvernance mondiale.

Dans sa campagne, le Canada pouvait aussi se prémunir de son statut unique de pays du Commonwealth, membre de l’organisation internationale de la Francophonie, de l’Organisation des États américains, ainsi que de son statut de nation arctique.

Qui pis est, lors des élections de mercredi, Justin Trudeau n’a même pas su qualifier le Canada pour un second tour, ce qu’avait au moins réussi le conservateur Stephen Harper sans toutefois mener une campagne aussi sérieuse. Un véritable K.O. diplomatique!