Deux œuvres sous le signe de la liberté

Il y a des œuvres où l’on se dit que leurs auteurs se permettent une grande liberté et beaucoup d’audace, tout en ayant de la rigueur et un souci du moindre détail, créant ainsi des univers immensément riches. C’est un peu ce qui se passe avec le livre et le disque que je vous présente aujourd’hui.

Blanc Résine, Audrée Wilhelmy

Dès les premières pages de ce roman, on se demande un peu dans quelle sorte d’aventure on s’embarque. À mi-chemin entre le conte fantastique et le roman, Blanc Résine nous entraîne sur plusieurs territoires qu’on imagine nordiques. Le récit à deux voix qui traverse les saisons se déroule dans la forêt boréale, la cité, la mine et le village. On suit la rencontre de deux personnages très distincts Daã et Laure ainsi que leurs enfants à naître.

Née de 24 sœurs dans un couvent, Daã, une femme-forêt, vit en symbiose avec la nature. Celle qui porte en elle le territoire arrive à ressentir au plus profond d’elle-même tout se qui s’y trouve, du plus petit insecte jusqu’aux racines des arbres en passant par les rivières et le vent. Pas très loin du couvent se trouve la mine Kohle Co. où habite Laure, un enfant albinos élevé par son père. Ce dernier qui est mineur voudra faire de lui un médecin. Il ira donc faire des études à la Cité pour revenir à la mine afin d’y œuvrer comme médecin. Les parcours de Laure et Daã se croiseront et ils uniront leur vie. La narration de Daã est plus poétique, tandis que du côté de Laure, le récit se tourne davantage vers le réalisme.

L’auteure a créé un monde avec sa propre mythologie et son langage aux noms forts poétiques, empruntant notamment aux langues autochtones, russes, irlandaise, galloise, grecque et danoise. Laure devient ainsi Ookpik (Harfang des neiges en inuktitut). À la fin du livre, la romancière a pris le soin d’inclure un lexique afin de guider la lecture.

Son écriture d’une grande souplesse et d’une extrême liberté laisse beaucoup d’espace au lecteur. Elle arrive aussi à décrire des scènes assez violentes avec beaucoup d’esthétisme, puisqu’il est question de déracinement, de morts, de fuite et d’enfants perdus. Certains critiques ont comparé l’écriture d’Audrée Wilhelmy à celle d’Anne Hébert.

Même si on se laisse transporter par cet univers qui frôle l’impossible tout en reposant sur des enjeux humains bien concrets, parfois on préférerait davantage de précisions. Il faut donc accepter cet univers mythique pour apprécier ce quatrième roman de l’auteure de Cap-Rouge au Québec. Audrée Wilhelmy a été l’invitée du Festival Frye et son entretien littéraire est toujours en ligne. Son roman a été finaliste du Prix des Libraires du Québec 2020. (Leméac, 2019) ♥♥♥½

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, Klô Pelgag

L’auteure-compositrice-interprète originaire de Sainte-Anne-des-Monts en Gaspésie est de retour avec un troisième album Notre-Dame-des-Sept-Douleurs à l’image de son parcours complètement atypique. Ce nouvel opus qui rassemble 12 titres, s’ouvrant sur une pièce instrumentale empreinte de mystère, jouée au thérémine, témoigne une fois de plus de son immense talent. Pour créer cet album, l’artiste s’est inspirée d’un souvenir de jeunesse lorsqu’elle voyageait en voiture entre la Gaspésie et Rivière-Ouelle et qu’elle voyait le nom de cette petite municipalité du Bas-du-Fleuve sur les pancartes. Ce nom suscitait en elle beaucoup d’angoisse et de terreur. Après avoir vécu une période sombre de sa vie, elle est allée visiter ce village et elle y a découvert un endroit merveilleux. C’est donc ce récit qui est à l’origine de ce nouvel album qui, disons-le, parcourt un large éventail d’univers musicaux à la fois planants, enjoués, explosifs, intimistes, exubérants ou même pop. C’est très riche musicalement et émotivement. Aux guitares, basses, claviers et batterie, se greffent des ensembles de cuivres et de cordes.

Difficile de classer cette artiste tant sa démarche est éclatée. Parfois, son approche me rappelle celle de Marie-Jo Thério, c’est-à-dire sans compromis, mais qui s’avère quand même accessible et très touchante. À travers les 12 chansons, elle aborde de façon poétique plusieurs thèmes que ce soit les animaux et la nature dans À l’ombre des cyprès ou encore le suicide, l’amour, le deuil, la détresse, mais aussi la lumière retrouvée. Il y a quelques pièces épurées et introspectives comme La fonte dans laquelle elle s’adresse à son père. Impossible de rester indifférent devant le travail créatif de cette artiste. Son album sort ce vendredi. ♥♥♥♥