Le parrain de l’Acadie louisianaise

Joseph de Goutin de ville, né d’un père français et d’une mère acadienne, a vécu en Acadie jusqu’à la conquête de 1710, puis plusieurs dizaines d’années à Louisbourg avant de se rendre à La Nouvelle-Orléans. Non seulement deviendra-t-il le premier Acadien à s’installer en Louisiane, mais tout indique que c’est par lui – en raison de liens familiaux avec les déportés – que s’effectuera la première vague d’émigration acadienne dans l’ancienne colonie française devenue alors espagnole.

Un mot d’abord sur son père. Mathieu de Goutin arrive à Port-Royal en 1688, où il occupera à la fois les fonctions d’écrivain du roi et de lieutenant général civil et criminel. Comme écrivain du roi, il était responsable de la gestion des comptes de la couronne, du contrôle des munitions, de l’approvisionnement et de l’inspection des travaux de la couronne. Quant au rôle de lieutenant général, il équivaut à celui d’un juge.

Mathieu de Goutin va rapidement se marier – «sottement», dira le gouverneur Meneval – avec Jeanne Thibodeau. Celle-ci est la fille de Pierre Thibodeau – personnage acadien bien en vue et aisé – qui ira plus tard fonder avec plusieurs de ses fils l’établissement de Chipoudie (maintenant Shepody) de l’autre côté de la baie Française (Fundy). Jeanne fait partie d’une large famille qui finira par compter 16 enfants. Sa mère, Jeanne Terriot, a également de nombreux frères et sœurs. Tellement qu’un autre gouverneur de l’Acadie, Bouillan, dira du lieutenant général qu’il n’est «guerre en état de juger valablement parce que le tiers des habitants se trouvaient parents de sa femme».

Mathieu de Goutin va se brouiller avec certains gouverneurs et les conflits vont se multiplier. Après la prise de Port-Royal en 1710, il retourne en France, mais revient rapidement avec femme et enfants dans la région, à l’île Royale (Cap-Breton) demeurée française. Il y meurt peu après, en 1714.

Son fils, Joseph de Goutin, restera à Louisbourg avec sa mère acadienne qui meurt en 1741. Joseph est toujours à Louisbourg quand la forteresse tombe pour la première fois en 1745.

Peu après, il se rend à La Nouvelle-Orléans, dans des circonstances inconnues, mais peut-être militaires puisqu’il est capitaine de milice. Il y épouse en 1747 une jeune fille de 16 ans (il en a 42), Marie-Jeanne Caron.

La «Acadian Connection»

De par sa mère, Joseph de Goutin de Ville est considéré comme étant le premier Acadien à s’installer en Louisiane. Et ce sont les liens familiaux avec la famille élargie de sa mère Marie-Jeanne Thibodeau, mis au jour il y a plusieurs années par Stephen White, généalogiste au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton, qui amènera celui-ci à conclure que c’est par l’entremise de Joseph de Goutin que sont arrivés à l’embouchure du fleuve Mississippi les premiers groupes de réfugiés acadiens.

La première mouvance venait de la Géorgie. Après la fin de la guerre de Sept Ans, quatre familles, toutes apparentées, regroupant 20 personnes, se rendent à La Nouvelle-Orléans en février 1764. Le chef du groupe était Olivier Landry, dont le père était cousin germain de Joseph de Goutin de Ville. Quelques semaines après leur arrivée, le fils aîné de Joseph de Goutin sera parrain de Jean-Baptiste Poirier, fils de l’un des chefs de famille du groupe.

Selon Stephen White, en raison du lien de parenté entre les deux, «cela semble fort possible» qu’Olivier Landry ait contacté de Goutin avant que le groupe ne débarque en Louisiane.

La deuxième vague des victimes du Grand Dérangement est beaucoup plus importante. Il s’agit des 600 Acadiens et plus qui étaient prisonniers à Halifax. Le groupe, dirigé par Joseph Broussard, dit Beausoleil, et à qui se sont joints d’autres réfugiés en cour de route, arrivent à La Nouvelle-Orléans en février 1765.

Or, Joseph et son frère Alexandre ont tous deux marié des filles de Michel Thibodeau, qui était le frère de l’épouse de Mathieu de Goutin. Les épouses des frères Broussard étaient donc aussi cousines germaines de Joseph de Goutin de Ville. Ces Acadiens iront s’établir dans le district des Attakapas, dans l’ouest de la Louisiane, où Joseph de Goutin venait d’obtenir une concession de terre, et où leurs descendants, qu’on appelle maintenant Cadiens, y vivent toujours.

Tous ces liens familiaux font dire à Stephen White que Joseph de Goutin de Ville a «encouragé ces premiers réfugiés à s’établir dans la colonie où il était installé depuis déjà près de vingt ans».

Par la suite, d’autres groupes acadiens viendront se greffer aux premiers réfugiés. Entre 1766 et 1770, environ 600 Acadiens déportés au Maryland s’installeront en Louisiane. Dans ce cas, Stephen White parle de «correspondances» que ces Acadiens auraient reçues de certains membres du groupe dirigé par Beausoleil Broussard.

L’autre grande migration acadienne en Louisiane viendra en 1785, alors qu’environ 1600 Acadiens vivant en France, malheureux de leur situation dans la mère patrie, partent de Nantes sur sept navires avec comme destination La Nouvelle-Orléans.

Pendant des années, les Acadiens en France sont déchirés quant à leur avenir. Les efforts des autorités pour les établir çà et là échouent dans la plupart des cas. Où aller? Certains veulent se rendre à Saint-Pierre et Miquelon, d’autres en ancienne Acadie, d’autres à l’île Maurice. Certains veulent aussi rester. Quelques-uns, qui avaient de la famille et des contacts parmi leurs compatriotes en Louisiane, vont promouvoir la colonie espagnole. C’est ce qui va l’emporter.

Donc, d’un groupe à l’autre, les Acadiens en attirent d’autres, le tout remontant à Joseph de Goutin de Ville, à qui Stephen White attribut le titre de «parrain de l’Acadie louisianaise».