Réflexions percutantes sur l’Amérique

Émouvantes et bouleversantes, voici deux œuvres singulières qui jettent un regard sur l’Amérique à des époques bien différentes, mais qui à certains égards se rejoignent dans le propos.

Maudire les étoiles, Sébastien Bérubé

S’il y a un poète qui pointe du doigt sans flafla les injustices, les travers de la société, la pollution, les inégalités sociales, c’est bien Sébastien Bérubé. Dans ce troisième recueil qui complète sa trilogie (Sous la boucane du Moulin (2015), Là où les chemins de terre finissent (2017)), l’artiste multidisciplinaire d’Edmundston nous offre sa vision de l’Amérique qui est tout sauf un conte de fées. Il propose une poésie qui déménage.

Une cinquantaine de poèmes répartis en six segments composent ce recueil. Tout d’abord la révolte et l’indignation où il compare parfois la société américaine à une téléréalité. Le fameux rêve américain se dégonfle au fil des pages. «On voulait refaire le monde, mais c’est lui qui nous a achevés. Et là on prie lâchement pour que nos kids aient plus de courage que nous autres.»

Il jette un regard mordant non complaisant sur une société aveuglée par les apparences qui se conforte dans l’indifférence, notamment dans le poème Dead City. On y retrouve aussi des textes plus près de nous comme Dîner en blanc. «Une soirée à se parader le nombril, une soirée blanche à manger tranquillement pendant que le public salive de l’autre côté de la clôture.» Il revendique aussi les excès et s’insurge contre les bien-pensants. La nature n’étant jamais très loin dans l’oeuvre de Sébastien Bérubé, il s’en dégage beaucoup d’humanité. Plus on avance dans le recueil, plus il devient personnel en ouvrant une porte sur ses souvenirs de jeunesse. C’est délicat, intimiste et plein de tendresse. Sébastien Bérubé se démarque davantage dans sa poésie que dans sa musique. Pour ceux qui sont rébarbatifs à la poésie, je vous recommande fortement son oeuvre qui s’avère accessible, mais loin d’être insignifiante. (Éditions Perce-Neige, 2019). ♥♥♥½

Retour à Walden, Richard Séguin

 

À découvrir ou à redécouvrir, le merveilleux album de Richard Séguin, paru en 2018, qui marche dans les pas de l’écrivain et philosophe américain Henry David Thoreau. À une période où les conditions des Premières nations sont à l’ordre du jour et que la discrimination raciale est dénoncée plus que jamais, voici un album immensément pertinent. Dans les années 1840, Henry David Thoreau écrivait: «Des milliers de gens sont opposés en opinion à l’esclavage et à la guerre, mais ils ne font rien en effet, pour y mettre un terme.»

Avec ce disque hommage, Richard Séguin a écrit des chansons qui témoignent de la vie et de l’oeuvre de Thoreau. Penseur visionnaire et grand marcheur, cet écrivain qui le 4 juillet 1845 partait dans les bois habiter une cabane qu’il avait bâtie au bord de l’étang de Walden à Concord au Massachusetts voulait vivre intensément. Il écrit qu’il ne voulait plus apprendre à se résigner… Il avait alors choisi de vivre profondément de la simplicité. Opposé à l’esclavage, celui qui a développé la notion de désobéissance civile a légué une œuvre immense qui peut certainement éclairer le siècle actuel. Dans le livret du disque, Richard Séguin confie que les pensées et les réflexions de Thoreau l’accompagnent dans tous les moments de sa vie.

L’album rassemble les compositions de Richard Séguin entrecoupées d’extraits de Thoreau. On retrouve aussi les voix de Jorane qui personnifie Lidian Emerson, amie et confidente de Thoreau, d’Élage Diouf dans le personnage de William, un Africain mis en esclavage en fuite vers le Canada et de Normand D’Amour qui incarne John Brown, leader du mouvement abolitionniste. Le projet a rassemblé un grand nombre de musiciens. Avec une ouverture et une finale, cet album qui s’écoute idéalement dans son ensemble, du début à la fin, traverse différents univers musicaux d’une grande richesse, tantôt pleins de douceur et de nuances, tantôt plus percutant comme la pièce Guerre et tempête. Figure incontournable de la chanson francophone, Richard Séguin signe ici une œuvre importante. ♥♥♥♥½