Jeanne Dugas: Jeanne d’Acadie, ou… l’Acadie selon Jeanne

Jeanne Dugas n’a pas été déportée. Mais son «dérangement» a été fort intense. De l’île Royale à Grand-Pré, de Restigouche, à Nipisiguit, de Chignectou à Halifax, d’Arichat à Cascapédia et finalement à Chéticamp, le parcours de Jeanne Dugas et de sa famille a été semé de déracinements, d’emprisonnements, de fuites et de dangers. Mais c’est une histoire qui finit bien.

Jeanne Dugas est un cas d’espèce. Née à Louisbourg, sur l’île Royale (Cap-Breton), elle va errer et se réfugier avec sa famille pendant plus de 40 ans le long des côtes du golfe du Saint-Laurent et de la baie des Chaleurs.

Elle est née le 16 octobre 1731, dernière de neuf enfants de Joseph Dugas et de Marguerite Richard. Joseph, issue d’une des premières familles françaises à s’établir en Acadie, est constructeur de navires et navigateur. On le dit assez à l’aise, ayant quelques bateaux et plusieurs «domestiques». Certaines sources disent que la famille avait un esclave du nom de Pierre Josselin.

Jeanne n’aura pas le loisir de connaître son père puisque celui-ci, ainsi que trois sœurs sont victimes d’une épidémie de varicelle en 1733. Sa mère va reprendre les affaires de Joseph et se remarier, trois ans plus tard, à Philippe-Charles de Saint-Étienne de La Tour, petit-fils de Charles de La Tour, seigneur et gouverneur de l’Acadie.

Quelques années plus tard, c’est le début la vie tumultueuse de Jeanne Dugas.

Début d’un long périple

Voyons d’abord les «escales» qui ont été confirmées par les archives, plusieurs rassemblées par le généalogiste acadien Stephen White.

En 1738, la famille déménage à Grand-Pré où elle demeurera pendant environ 10 ans. Jeanne est donc à Grand-Pré pendant l’un des épisodes les plus sanglants de la tentative de la France de reprendre l’Acadie durant la guerre de Succession d’Autriche. En 1747, alors qu’un détachement du Massachusetts occupe le village, environ 300 Canadiens, Mi’kmaq, Malécites et une poignée d’Acadiens vont marcher de Beaubassin en plein hiver et surprendront les miliciens à Grand-Pré, faisant au moins une centaine de morts.

Sa mère décédée, Jeanne retourne ensuite avec son frère Joseph à l’île Royale, à Port-Toulouse (St. Peters), sur la terre même où sa famille avait vécu avant sa naissance. C’est là où Jeanne épouse Pierre Bois, un caboteur, et où naît son premier enfant, Marie.

Il s’ensuit une première période – huit ans – lors de laquelle nous ne savons rien des allées et venues de la famille Dugas-Bois.

Puis, ils «réapparaissent» vers 1760 à Ristigouche. Certaines sources affirment qu’ils avaient probablement été auparavant au «Camp d’Espérance», à Miramichi, lieu de refuge et de misère de plusieurs Acadiens pendant la Déportation.

Pierre Bois est lieutenant de milice et aurait participé à la fameuse Bataille de la Ristigouche, la dernière de la guerre de Sept Ans, qui s’est déroulée au début juillet de 1760, il y a exactement 260 ans.

L’année suivante, Jeanne et sa famille sont à Nipisiguit (maintenant région de Bathurst) pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’ils soient capturés lors du fameux «raid de Mackenzie». Roderick MaKenzie, commandant du fort Cumberland (ancien fort Beauséjour) a mené en 1761 une «razzia» le long des rives de la baie des Chaleurs et jusqu’à la rivière Miramichi pour capturer le plus grand nombre d’Acadiens possible. Il en saisit près de 800, trop pour la capacité de ses bateaux.

Jeanne Dugas et sa famille seront du nombre qui seront emmenés prisonniers au fort Cumberland. Ils sont ensuite transférés à Halifax où ils seront emprisonnés sur l’île George jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763.

On perd à nouveau leurs traces pendant une autre période huit ans.

On sait grâce à l’abbé Bailly – qui y a baptisé deux de leurs enfants – qu’ils sont à Arichat, au Cap-Breton en 1771.

Ils replongent dans les brumes du temps, cette fois-ci pendant une douzaine d’années.

En 1784, ils sont à Cascapédia (maintenant New Richmond), en Gaspésie, où vit le frère de Jeanne, Charles Dugas.

Finalement, ce sera la dernière escale: Chéticamp, au Cap-Breton.

Les Dugas-Bois y ont peut-être été attirés par le poste de pêche qu’y avait établi le Jersiais Charles Robin en 1782. Toujours est-il que Pierre Bois fera partie du premier groupe d’Acadiens qui obtiendra une concession de terres – 7000 acres en tout – en 1790. Cette «grant» est attribuée à 14 colons, qu’on surnommera les «Quatorze vieux».

À Chéticamp, Jeanne fera figure de pionnière du village et sera sage-femme.

Âgée de 80 ans, elle a raconté son parcours à l’évêque de Québec, Mgr Joseph-Octave Plessis, lors de son passage à Chéticamp dans le cadre de l’une de ses grandes visites pastorales des Maritimes, en 1812.

Dans le sommaire de son entretien avec Jeanne Dugas qu’a noté Mgr Plessis dans son journal, on apprend que Jeanne s’est aussi rendue à Remshic, dans le nord de la Nouvelle-Écosse (deux fois), aux îles de la Madeleine et à l’île Saint-Jean (Î.-P.-É.) Elle lui a alors dit que, malgré ses épreuves, elle ne s’est «jamais couchée sans souper».

Jeanne Dugas est morte en 1817 et a été enterrée le jour même de son 86e anniversaire, le 16 octobre.

Sa longue et courageuse vie a été reconnue, soulignée, racontée.

Plaque honorant Jeanne Dugas à Chéticamp

En 2016, Jeanne Dugas a été désignée «personnage d’importance nationale» par le gouvernement canadien et une plaque lui est consacrée à Chéticamp. Elle a fait l’objet d’un roman «Jeanne Dugas of Acadia» de l’auteure Caissie Deveaux Cohoon, traduit sous le titre de «Jeanne Dugas d’Acadie».

Photo du roman: Jeanne Dugas d’Acadie.