Jacques Vigneau dit Maurice: meneur, sympathisant, résistant, pionnier

Des historiens ont dit de Jacques Vigneau dit Maurice qu’il avait des allégeances «flexibles». D’abord un marchand prospère, devenu meneur de son clan, il a presque réussi l’exploit de revenir en Acadie depuis son exil durant la Déportation, avant d’aboutir à Saint-Pierre-et-Miquelon. Déterminé, il n’avait pas peur de ses convictions. En plus du français, il parlait l’anglais et le mik’maq. Un parcours hors de l’ordinaire.

Né à Port-Royal en 1702, sa famille et lui se rendent à l’île Royale (Cap-Breton) après la Conquête de l’Acadie en 1713. Il revient en 1720 et prend pour épouse Marguerite Arseneau. Le couple s’installe à Beaubassin. Ils seront parmi les Acadiens forcés de passer du côté français après que Beaubassin sera incendié. Ils iront ensuite à Baie Verte.

Les autorités françaises exigent alors des Acadiens vivant sous leur contrôle qu’ils prêtent serment d’allégeance à la France. Les Acadiens, avec en tête Jacques Vigneau, s’y opposent, préférant rester neutres, par crainte de représailles du gouvernement de la Nouvelle-Écosse.

Jonquière, gouverneur du Canada, répond vivement à cette résistance. Dans une ordonnance émise le 12 avril 1751, il exige que les Acadiens, «d’ici huit jours», jurent allégeance de façon inconditionnelle et s’incorporent aux milices. Sinon, ce sera l’expulsion. Il écrit: «Nous avons appris avec une vive douleur que certains d’entre eux et notamment le nommé Jacob Maurice (Jacques Vigneau), veuillent se rendre indépendant (…), ce qui les rend à tous égards coupables de la dernière gratitude et indignes de participer aux grâces de Sa Majesté.»

L’historien Christophe Hodson dit de Jacques Vigneau dit Maurice «qu’il servait deux maîtres», ayant abrité des soldats venus de Québec lors de la tentative de la France de reprendre l’Acadie et, pendant la même période, faisant transporter des provisions à Louisbourg conquise par les Britanniques. Enfin, peu après la prise du fort Beauséjour, en 1755, un soldat de la Nouvelle-Angleterre, John Thomas, écrivait dans son journal que «Jockey Morris» (Jacques Maurice) était «très bon» et qu’il «s’occupait de nous comme un père».

Cela n’empêchera pas Jacques Vigneau dit Maurice et sa famille d’être déportés comme les autres. C’est à bord du Jolly Philipp que le clan Vigneau sera expulsé en Georgie. Trois groupes d’Acadiens réussiront à quitter la colonie après quelques mois afin d’entreprendre l’ambitieux projet de regagner, par la mer, leur pays. Le gouverneur de la Georgie, John Reynolds, trop heureux de les voir partir, leur donne des passeports et même des petites embarcations ainsi que de la nourriture. Dans le document qu’il remet à «Jacques Morrice», il dit avoir été «bien informé» que celui-ci «a toujours démontré un grand respect pour les Anglais en leur évitant fréquemment d’être scalpés en Nouvelle-Écosse».

Le clan Vigneau, constitué d’environ 150 membres de sa «famille étendue», se rend d’abord dans la colonie voisine de Caroline du Sud, où le gouverneur Glenn endosse le passeport de Jacques Vigneau. Rendu en Caroline du Nord, Jacques va comparaître devant le gouverneur Dobbs et son conseil. Dobbs lui dit qu’il est prêt à procurer des «établissements» aux membres de son groupe s’ils jurent allégeance au roi britannique. Les annales de la colonie nous disent que les Acadiens «ont catégoriquement refusé, faisant valoir qu’ils ne resteraient pas dans cette colonie, qu’ils avaient déjà prêté le serment d’allégeance et qu’ils ne le prêteront pas une nouvelle fois.» C’était on ne peut plus clair.

Le groupe remonte ensuite la côte le long de la Virginie et du New Jersey sans trop de problèmes. À New York, le gouverneur endosse à son tour le passeport de Vigneau dit Maurice.

Le pari risqué semblait alors à portée de main; malheureusement, la caravane sur mer de ces Acadiens prend fin au Massachusetts. En août 1756, lors d’un arrêt pour se réapprovisionner sur la côte intérieure du Cap Cod, ils se font arrêtés et emmenés à Boston. On va les éparpiller dans la colonie et les garder en laisse jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763.

Près de deux mois plus tôt, le 1er juillet, le gouvernement Lawrence de la Nouvelle-Écosse, ayant eu vent de ces déplacements d’Acadiens vers le nord, avait envoyé une «lettre circulaire» aux gouverneurs des colonies anglo-américaines, les enjoignant à y mettre fin.

Pendant ses années au Massachusetts, Jacques Vigneau dit Maurice s’adressera plus d’une fois au conseil afin que sa famille immédiate soit déplacée à des endroits plus convenables. Il obtiendra même une compensation de 7 livres pour la saisie de ses canots.

Une fois la guerre terminée, Jacques semble avoir su exactement où il voulait aller. Il se dote d’un bon navire, y fait monter 110 autres Acadiens et se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Ce ne sera pas encore la fin de ses aventures. La France fait énormément pression sur les Acadiens réfugiés dans l’archipel pour qu’ils s’établissent dans la colonie française de Guyane, en Amérique du Sud. Le groupe, dirigé par Jacques et son frère Joseph, venu le rejoindre de la Nouvelle-Écosse, refuse collectivement par écrit, craignant ne pas pouvoir survivre au climat extrêmement chaud.

Ils ont gain de cause. Cependant, en 1767, la quasi-totalité des habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon sont forcés de passer en France, l’archipel ne pouvant subvenir selon elle à autant de colons. Mais l’année suivante, le clan Vigneau et d’autres de leur groupe sont de retour dans la dernière possession française d’Amérique du Nord.

Après une longue vie d’errance, de résistance, et en jouant des deux côtés, Jacques Vigneau dit Maurice meurt dans l’archipel, en terre française, en 1772. Ses descendants y sont nombreux.