Charles Deschamps de Boishébert: la branche militaire de la résistance acadienne

Après la chute du fort Beauséjour, en 1755, Boishébert est l’un des deux seuls officiers canadiens dans ce qui est maintenant le Nouveau-Brunswick. Il va passer les trois prochaines années à protéger les Acadiens en fuite, à attaquer et à harceler les troupes britanniques et de la Nouvelle-Angleterre dans la région et à rassembler les Acadiens à Miramichi, à un endroit qui prendra le nom de «camp d’Espérance», mais où l’espoir sera rare.

Plaque du camp d’Esprérance sur le monument de l’Odyssée acadienne à Miramichi

Charles Deschamps de Boishébert et de Raffetot est issu d’une vieille famille de Normandie anoblie. Né à Québec le 7 février 1727, il est le fils d’Henri-Louis Deschamps de Boishébert et de Louise-Geneviève de Ramezay, fille de Claude de Ramezay, gouverneur de Trois-Rivières, puis de Montréal, et gouverneur par intérim de la Nouvelle-France pendant près de deux ans.

Boishébert épouse très tôt la carrière militaire qui se déroulera en grande partie en Acadie. Il n’a pas 18 ans lorsqu’il participe, en 1746, au siège d’Annapolis Royal (Port Royal) mené par son oncle, Jean-Baptiste de Ramezay. L’expédition de Ramezay fait partie d’une plus grande opération visant à reprendre Louisbourg et l’Acadie, menée par le duc d’Anville, parti de France avec une impressionnante flotte de 54 navires et 3000 soldats. La maladie et les tempêtes font en sorte que l’expédition, malgré qu’elle atteint la côte de la Nouvelle-Écosse, ne peut se rendre à Annapolis Royal où l’attendaient en vain les hommes de Ramezay et de Boishébert.

Ceux-ci retournent à Beaubassin pour l’hiver. En février, ayant appris que des miliciens de la Nouvelle-Angleterre occupent Grand-Pré, Ramezay y envoie environ 300 hommes, dont Boishébert, à pied, dans la neige. C’est la surprise totale: les hommes de Ramezay font au moins 100 morts et une cinquantaine de prisonniers.

Boishébert revient au Canada mais quelques années plus tard, il est chargé d’assurer la présence française à l’embouchure de la rivière Saint-Jean, dans ce qui est maintenant le Nouveau-Brunswick. Il y fera construire en 1754 le fort Ménagouèche, à l’emplacement de l’ancien fort La Tour, près de l’actuel centre-ville Saint-Jean. Mais ce sera de courte durée. Après la prise du fort Beauséjour, à l’été 1755, ayant appris l’arrivée d’une expédition contre lui, il incendie le fort et se réfugie avec ses hommes en amont de la rivière.

Peu de temps après, le major Joseph Frye mène un raid sur les établissements acadiens le long de la rivière Petitcodiac, Boishébert se rend, d’abord à Chipoudie (Shepody), mais trop tard – le village est détruit. Il a pu cependant recruter des Acadiens pour se joindre à ses 125 soldats et autochtones. L’affrontement aura lieu au Village-des-Blanchard (Hillsborough) en début septembre 1755. Un détachement d’une cinquantaine de miliciens de l’expédition Frye y a été dépêché pour brûler l’établissement. Les hommes de Boishébert les surprennent. Bilan : une vingtaine de morts et une dizaine de blessés, alors que Boishébert n’a perdu qu’un homme.

L’abbé Le Guerne, missionnaire dans la région, dira que «ce coup fit plus trembler les Anglais que tous les canons de Beauséjour».

Boishébert passe l’hiver à Cocagne où on rassemble la majorité des Acadiens en fuite. Il fera quelques attaques-surprises et des embuscades contre l’ennemi. Pendant cette période, les scalps étaient monnaie courante dans les deux camps. En décembre, il fait circuler une dépêche interdisant aux Acadiens de «sortir de leurs habitations» sans son consentement et offre 50 livres à ceux qui dénonceront ceux qui désobéiront, menaçant d’envoyer ces derniers à Québec.

Au cours de l’année 1756, on décide de transférer le lieu principal de refuge des Acadiens en fuite de Cocagne à Miramichi, plus éloigné de l’ennemi et plus facile d’accès pour les navires de ravitaillement venant de Québec. Ils n’y sont pas seuls : des familles autochtones les rejoignent, les hommes étant partis combattre les forces britanniques et de la Nouvelle-Angleterre.

Cet hiver sera un cauchemar pour les réfugiés du «camp d’Espérance»: des centaines mourront de faim et de maladie. La plupart des survivants aboutiront au Québec, en Louisiane mais plusieurs resteront au Nouveau-Brunswick.

À l’été de 1758, Boishébert mène une expédition à l’île Royale alors que le siège de Louisbourg est commencé. Il tente de faire quelques raids, sans succès. La forteresse tombe. L’un des missionnaires en Acadie, l’abbé Pierre Maillard, qui a côtoyé Boishébert à Grand-Pré et à Annapolis Royal, qui est aussi à Louisbourg, l’incite en vain à marcher sur le fort. Il sera très critique à son égard, écrivant plus tard qu’il avait été «protégé et favorisé plus que personne dès ses plus tendres années, pour aller commander dans des postes où il y avait plus à s’enrichir par le commerce qu’à s’illustrer par des faits militaires». Boishébert mène ensuite une opération au Maine et quitte définitivement la région pour Québec à l’automne 1758.

Passé en France après la guerre de Sept Ans, il sera accusé avec le gouverneur Vaudreuil, l’intendant Bigot et plusieurs d’autres dans la fameuse «Affaire du Canada» portant sur les abus, conflits d’intérêts et corruptions ayant cours en Nouvelle-France.

Reconnu coupable après un procès de deux ans, Boishébert sera emprisonné à la Bastille mais acquitté 15 mois plus tard. Il participera à l’élaboration du projet d’établissement d’Acadiens en Guyane et tentera sans succès un retour au service militaire. Il se retire dans son domaine de Raffetot, en Normandie, où il meurt en 1797.

L’île Beaubears, à Miramichi, est une déformation anglophone de Boishébert. L’île, qui faisait partie du camp d’Espérance, est devenue le lieu historique national Boishébert.

Ancienne plaque de l’île Beaubears (Boishébert)
Plaque actuelle de l’île Beaubears