S’il y a un objet qui peut résumer l’actualité récente, c’est bien le masque (ou le couvre-visage). Honni par les uns, réclamé par les autres, il sort de l’ombre pour prendre une place de premier choix afin d’être vu: au centre du visage. C’est peut-être à cause de la ruralité de notre province qu’il n’est pas encore obligatoire. Mais ça ne saurait tarder.

Souvent, la bouche transmet beaucoup d’émotions. À travers le sourire ou la moue, les autres peuvent deviner notre humeur. Parfois, le nez dit quelque chose: retroussé, il interroge; de travers, il hésite.

Et les yeux? Jamais ils n’auront été aussi importants pour avoir accès aux sentiments. Daniel Bélanger l’avait compris avant nous. Il chantait: «Ses yeux sont deux printemps… ses joues sont des torrents».

Avec un masque pour se protéger, les yeux deviennent le miroir de l’âme. Avec nos yeux, nous disons beaucoup sans parler. Ils font partie du langage non verbal, si essentiel pour avoir accès à l’autre.

Le regard est puissant. Il est gage de sincérité: «Dis-le en me regardant dans les yeux». Il parle aussi de la colère: «S’il avait eu des fusils à la place des yeux, il m’aurait tué». Il montre la surprise lorsque les yeux sont grands ouverts. Ou le désir lorsque la pupille se dilate.

Le clignement des yeux est aussi lié aux émotions. Nerveux, préoccupé ou surpris, le cerveau active un mécanisme qui accélère le clignement. La direction du regard n’est pas banale non plus! Elle révèle l’aisance (ou non d’une personne). Ainsi, une personne peu sûre d’elle-même a de la difficulté à maintenir un contact visuel direct. Ici comme dans d’autres domaines, attention aux généralisations!

Des traits de personnalité se révèlent aussi à travers les yeux: la timidité, l’enthousiasme, la méfiance, etc. De la même manière que nous pouvons dire que les mots peuvent faire grandir ou tuer quelqu’un, les yeux peuvent aussi relever ou condamner. Même si la bouche est fermée et muette, les yeux permettent d’entrer en communication.

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Dans les évangiles, les récits de vocation commencent souvent par un regard. D’abord, Jésus voit et regarde. Il voit des pêcheurs, un commerçant derrière son comptoir, un homme grimpé dans un arbre. Ensuite, Il appelle. Eux, ils laissent tout pour Le suivre. Jamais un homme avant Lui ne les avait regardés de cette manière. À travers ses yeux et son regard, ils se sont sentis grands, aimés, capables.

Lorsqu’on a traîné une femme et qu’on l’ait jeté à terre pour lui lancer des pierres, Jésus s’est baissé pour que ses yeux rencontrent les siens. Après le reniement, le regard de Jésus a croisé celui de Pierre. Au Calvaire, le regard de Jésus disait déjà sa miséricorde à ses bourreaux parce qu’«ils ne savent pas ce qu’ils font». À travers le regard de Jésus, la femme pécheresse, Simon et les autres ont saisi qu’ils étaient pardonnés. Avant les mots, il y a le regard. Qui peut aimer. Qui peut aussi condamner.

Le regard de Jésus reflétait son enseignement. Un jour, sur la montagne, Il a dit: «L’œil est la lumière du corps» (Mt 6, 22). L’œil sain est l’œil d’un cœur bon. Conséquemment, il est une image du cœur. Le regard est le reflet de la personne entière. D’un cœur bon et généreux, jaillit un regard lumineux qui transfigure. De nos jours, nous disons que l’œil est le miroir de l’âme. Une âme orientée vers Dieu, et illuminée par Lui, est un miroir de la clarté divine.

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En couvrant notre bouche et notre nez, une autre partie de notre visage nous permet d’entrer en communication avec l’autre. Et que de possibilités! Évidemment, il y a le regard. Mais aussi les sourcils et le front qui peuvent se froncer. Les paupières qui peuvent cligner… ou une seule qui peut se refermer pour faire un clin d’œil.

L’œil sécrète aussi sa perle, faite d’eau et de sel. Elle désarme. Que ce soit une larme de joie ou de peine, nous savons que nous sommes dans un moment d’intensité. Elle parle plus fort que les mots. Ces jours-ci, nous ne voyons pas son point de chute. Elle se dissimule derrière un masque qu’elle ira mouiller pour laisser un goût de sel.

Dans les prochaines semaines, les masques seront nos meilleurs amis. Ils vont nous obliger à être attentifs à d’autres traits de la physionomie pour comprendre et aimer l’autre. Ils deviendront une barrière pour empêcher le virus présent dans l’air de nous infecter. Et pour nous garder de contaminer les autres. Peut-être qu’il sera aussi une barrière qui limitera des paroles désobligeantes et des jugements hâtifs.

Avec le temps, nous nous rendons compte que la pandémie n’est pas un sprint mais un marathon. Si nous voulons le terminer, les changements imposés doivent devenir de nouvelles habitudes de vie. C’est une course qui nous engage tous. À vos masques, prêts, partez!