La fois où Durelle et Holt se sont détruits

Il y a deux mois, je vous ai relaté de long en large le premier des quatre combats d’Yvon Durelle au Forum de Montréal, duel qui l’avait opposé au Français à moustache Germinal Ballarin. Je me souviens aussi de vous avoir promis de revenir en juillet afin de vous raconter le fameux match de l’Acadien de Baie-Sainte-Anne contre le Sud-Africain Mike Holt dans l’ancien sanctuaire du Bleu Blanc Rouge. J’honore aujourd’hui mon contrat.

Cette bagarre livrée le 16 juillet 1958 sous une chaleur écrasante et devant une maigre foule d’environ 5000 spectateurs, a pour enjeu le titre des mi-lourds de l’Empire britannique que détient Yvon.

La querelle sera d’une telle violence que plusieurs intervenants de l’époque ont ensuite déclaré qu’elle avait abrégé la carrière de l’Acadien.

C’est le cas, entre autres, de l’ex-président de la Fédération canadienne de boxe professionnelle et grand ami d’Yvon, Jerry Doiron Junior, malheureusement décédé en décembre.

«Ç’a été une erreur d’affronter Holt», m’a révélé Jerry en 2008, alors que je l’interrogeais au sujet du 50e anniversaire du célèbre combat de Durelle contre Archie Moore le 10 décembre 1958.

«Yvon et Holt n’ont plus jamais été les mêmes après ce combat. Ils se sont détruits pendant cette soirée», avait-il ajouté.

Justement, Durelle a toujours admis que ce combat avait été celui dans lequel il avait le plus souffert. Voici ce qu’il avait raconté à ce sujet à mon bon ami Robert Richard en 2001.

«Holt m’a cassé le nez, il m’a cassé une dent et il m’a cassé une côte. Le lendemain du combat, j’étais dans l’avion avec ma femme et je lui ai demandé qui avait gagné. Elle m’a dit que c’était moi. Je ne me rappelais plus rien. Plus rien du tout», lui avait confessé Yvon.

Bref, on est très loin de la petite marche dans le parc qu’avait été le combat contre Ballarin deux mois plus tôt.

Il faut dire que les deux pugilistes avaient clairement affiché leurs intentions dans les derniers jours avant la bagarre du 16 juillet 1958.

Dans la revue Parlons Sports, Holt avait fait savoir qu’il allait donner une correction au boxeur qui venait de la mer.

«Je suis venu à Montréal pour démolir Durelle. Je ne connais pas mon adversaire, mais je ne le crains pas. (…) On m’a parlé de ses coups de marteau-pilon. Je lui rendrai son change», avait résumé le Sud-Africain.

Son gérant Piet Laurens, qui n’avait pas la langue dans sa poche, en a rajouté auprès du chroniqueur Bill Baker de l’hebdomadaire The Hanna Herald: «Holt a défait trois combattants qui ont battu Durelle, soit Yolande Pompey, Arthur Howard et un autre type. Durelle et Holt ont tous deux battu Gordon Wallace, sauf que mon boxeur l’a fait en 45 secondes alors qu’il a fallu à Durelle cinq ou six rounds. En d’autres mots, mon boxeur a fait tout ce que Durelle a fait et il l’a fait plus rapidement. De plus, tout le monde sait que Durelle n’est pas un boxeur. Il est juste un cogneur et il est plutôt sauvage à ce niveau. Holt est un boxeur qui sait cogner et qui peut prendre autant de coups que Durelle. Et le fait que mon boxeur a éliminé 23 de ses 37 premiers opposants par knockout démontre à quel point il peut frapper».

Je me permets ici d’ouvrir une parenthèse afin de ramener à l’ordre M. Laurens. D’abord, Holt n’a eu raison que deux adversaires qui ont défait Yvon, soit Pompey et Howard. Ensuite, Yvon a eu besoin de moins de deux rounds pour venir à bout de Wallace dans le quatrième et dernier match entre les deux hommes. Wallace a toutefois forcé Yvon à la limite des 12 rounds lors de leurs trois premières confrontations. Enfin, il est exagéré de dire que Holt a maintenu une fiche de 23 k.o. dans ses 37 premiers combats. La vérité est qu’il a obtenu 20 knockouts lors de ses 42 premiers duels.

Au journaliste Paul Rochon du Petit Journal, qui lui demandait si son boxeur allait faire meilleure figure que Germinal Ballarin, Piet Lourens rétorqua: «Mon boxeur ne se sauvera pas. Il n’échangera peut-être pas coup pour coup avec Durelle, car ce dernier, me dit-on, frappe beaucoup trop fort pour qu’on se livre à ce petit jeu avec lui. Mais je vous jure qu’il ne reculera pas pendant les 12 rounds. Bien au contraire, c’est lui qui va se porter à l’attaque».

Évidemment, Yvon n’est pas en reste. Loin de là.

Au Montreal Gazette, il y va d’un monologue pour le moins belliqueux: «Vous ne pensez quand même pas que je ne ferai rien et que je vais laisser ce gars-là venir d’Afrique du Sud pour me donner une raclée. Si je trouve une ouverture, il va mourir tôt. Et s’il essaie de s’éloigner de moi, c’est possible que je vais le manquer souvent, mais quand je l’attraperai il va mourir juste là».

Comme déclaration de guerre, difficile de faire mieux.

Cela dit, bien que les preneurs aux livres favorisaient Yvon à 9 contre 5, il se trouvait certains chroniqueurs pour favoriser Holt.

C’est le cas de Jean Barrette qui n’hésite pas à prédire une victoire de Holt dans sa chronique Autour des buts publiée dans le quotidien La Patrie.

«Durelle devra être à son meilleur contre un adversaire de ce calibre, mais nous doutons qu’il puisse terminer le combat. Tout porte à croire que l’idole de Baie-Sainte-Anne va regretter son engagement du 16 juillet au Forum. Yvon Durelle s’achemine vers une défaite à peu près certaine», écrit-il.

Pauvre M. Barrette. Il a dû s’en faire parler longtemps de cette prédiction.

Je laisse maintenant le soin à Paul Rochon, du Petit Journal, de vous résumer le combat.

«Yvon Durelle n’est peut-être pas habile boxeur, mais tout le monde le sait et il n’était pas venu à Montréal pour chercher à nous prouver qu’il était subitement devenu aussi habile que Sugar Ray Robinson. Cependant, ce Durelle est presque aussi solide que le roc de Gibraltar et il l’a prouvé une fois de plus en triomphant de Mike Holt et en conservant son titre de champion mi-lourd de l’Empire britannique. À l’exception du troisième round, au cours duquel il a expédié Holt au tapis avec un vicieux crochet de la main droite, et à l’exception aussi du huitième round, au cours duquel Holt, déjà vidé de toute son énergie, se battait uniquement par instinct, Durelle a été dominé par son adversaire pendant tout le combat. Il a été ébranlé trois ou quatre fois, il a eu le souffle coupé et il a aussi plié les genoux. Mais, au début du neuvième round, il était encore debout, prêt à échanger coup pour coup avec son adversaire. Holt, lui, n’avait même plus la force de se lever de son banc. Certes, Holt boxe mieux, mais Durelle résiste mieux. Et, dans un combat de boxe, c’est celui qui reste debout le plus longtemps qui gagne. Holt a peut-être gagné les points, mais c’est Durelle qui a gagné le combat», a composé Paul Rochon.

En terminant, j’aimerais ajouter que le mois dernier, Robert Richard et moi avons eu l’occasion d’avoir une longue conversation avec Jean-Guy Richard au sujet de ce duel.

M. Richard, qui a grandi à Baie-Sainte-Anne et qui a vécu plusieurs années à Montréal avant de revenir en Acadie, est l’une des rares personnes toujours vivantes à avoir vu les quatre combats d’Yvon au Forum. Mieux encore, non seulement il était assis dans la première rangée pour chacun des quatre matchs, mais il était également présent à chacune des célébrations privées organisées pour Yvon après chaque combat. Inutile de vous dire que nous avons bu ses paroles.

M. Richard, qui possède une mémoire phénoménale, nous a partagé plusieurs anecdotes, dont celle-ci: «Après le septième round, j’ai vu (l’ancien champion mondial) Joe Louis, qui n’était pas très loin de moi, se lever et aller dans le coin d’Yvon pour lui dire quelques mots. Lors de la soirée après le combat, on m’a raconté que Joe Louis avait dit à Yvon que Holt avait de la misère à respirer et qu’il fallait le frapper au corps. C’est exactement ce qu’Yvon a fait ensuite et Holt n’a pas été capable de se relever pour le neuvième round», se souvient M. Richard.

Ce qui rend l’anecdote encore plus jouissive c’est qu’il est connu que Joe Louis a toujours été l’idole d’Yvon.