D’un virus à l’autre

Je me sens comme si j’avais enfilé ma peau à l’envers depuis quelque temps. Je me demande si je vais bien, si je vais mal, si je suis mort ou en vie. Je suis en état d’apesanteur. Ah! le mozusse de virus!

Oui, c’est de sa faute! C’est comme si la planète au complet vivait un cauchemar interminable, et que rien ne semblait pouvoir la réveiller pour la sortir de cette avalanche de tuiles sur la tête, de cette pluie de roches que le Ciel nous garroche. J’en suis à me demander si je deviens mystique ou si je perds la tête tout simplement.

Bon, un virus s’amène. Insignifiante particule subatomique qui réduit nos vies individuelles et la vie planétaire en un magma informe, qui transforme toutes nos croyances, nos certitudes, nos conceptions de la vie, nos «visions d’avenir» en un gigantesque pâté chinois indigeste.

Notre planète est entrée dans une phase de transsubstantiation civilisationnelle!

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Entre le début de la pandémie, officiellement annoncée en mars dernier, et le début du déconfinement entrepris à des moments différents au pays, on a vaillamment tenté de gérer notre quotidien comme si de rien n’était, malgré que plus rien ne fonctionnait comme avant!

Le confinement, que certains comparent à une assignation à résidence (mais «pour la bonne cause»), nous aura quand même forcés à repenser nos habitudes domestiques. On n’a jamais vu autant de monde pétrir du pain! D’autres en ont profité pour faire une immersion dans l’univers louche et lourd des théories complotistes, s’empressant ensuite de nous transmettre ces fausses infos, généralement pour nous «mettre en garde».

C’est gentil, mais non merci. Get a life, buddy!

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On s’est ensuite mis à se demander ce que cette mésaventure planétaire apporterait comme changement dans nos vies.

Il est trop tôt pour le savoir. La seule chose qui est d’ores et déjà certaine à cet égard, c’est qu’un ressort de notre conscience collective s’est cassé et que plus rien ne sera exactement pareil, même si nous chercherons instinctivement à retrouver la «normalité» pré-coronavirus.

On peut déjà le constater dans les excès commis à la faveur du déconfinement progressif dans différentes régions du globe. L’être humain est profondément grégaire; il suffisait de lui imposer des mesures de distanciation pour qu’il prenne conscience que de se trouver à deux mètres de quelqu’un, c’est loin en titi!

D’où les foules célébrant sans aucune retenue les débuts de déconfinement sur les places publiques, sur les plages, dans des bars et autres lieux fermés, avec parfois des conséquences plutôt dramatiques.

Et j’en conclus que cette phase préparatoire à la réalité post-virale risque d’être beaucoup plus difficile à gérer pour l’État.

Morale de l’histoire: quand on a envie de se coller, rien ne peut nous en empêcher, ni un gouvernement bienveillant, ni un virus malfaisant.

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Mais l’an 2020 ne se résume pas à un seul virus. Il y en a plusieurs autres qui nous enquiquinent l’existence!

Je m’abstiendrai de nommer le pire de tous, le plus gros, le plus dangereux, celui qui se présente au monde sous la forme d’un bouffon orangé détraqué menaçant non seulement l’équilibre de la planète, mais la survie de l’humanité!

Il vit dans une maison dont la couleur blanche masque l’opacité des ténèbres qu’y a amenées avec lui son locataire actuel. Devant l’incapacité totale de ses compatriotes de le mettre à la porte manu militari (par manque de tripes politiques, ou sous prétexte d’un éventuel verdict – déjà compromis! – en novembre prochain), il ne nous reste plus qu’à attendre que ce gros virus s’épuise de lui-même, qu’il finisse par se tarir, se vider de toute l’ignorance néfaste qui alimente son délire.

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Il y a aussi le virus de l’intolérance qui prend de plus en plus ses aises.

En faisant moult entorses au bon sens, on pourrait l’expliquer par le fait que les gens sont tannés d’être renfermés, de ne pouvoir communiquer physiquement avec les gens qu’ils aiment, de ne pouvoir se balader où ils le souhaitent, de ne pouvoir s’épivarder dans des lieux publics où il fait si bon épancher son trop-plein d’énergie et de joie-de-vivre.

Alors, confinés devant des écrans, ils arpentent les médias sociaux à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un, à pointer du doigt, à critiquer, à dénoncer. Bref, ils partent à la chasse au bouc émissaire, histoire de lui faire porter le fardeau de tout ce qui va mal.

Le dernier en ligne, ce fut cet infortuné nouveau président de la SANB, Alexandre Cédric Doucet, que de très vicieuses langues virtuelles ont couvert d’injures, de menaces et d’anathèmes, sur sa page Facebook, à cause de ses commentaires sur l’urgente nécessité du respect du principe de l’égalité dans l’application du bilinguisme officiel du Niou-Brunswick.

Évidemment, les propos haineux et violents sont inexcusables et le président de la SANB a bien fait de déposer une plainte à la GRC afin que les auteurs de telles âneries aient à en répondre devant la Justice. Sufficit, les colons!

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Un résident anglophone de mon immeuble, à qui je faisais part de mes récriminations à ce sujet, m’a dit son étonnement d’apprendre qu’il y avait encore des tensions linguistiques au Niou-Bi.

Ce très sympathique anglophone, parfaitement bilingue, m’a raconté que c’était une acadienne, institutrice installée à Montréal, et avec laquelle il avait entamé une conversation dans un autobus, qui l’avait incité à parler plus en français. Ironie de la chose: cette acadienne est une de mes amies! (Coucou, Simone!)

Il regrettait aussi, comme nous tous, que les médias canadiens fassent si peu de cas de ce qui se passe en dehors des grands centres. Quand c’est rendu que même les anglophones s’en inquiètent, c’est que c’est devenu une urgence envers laquelle tout le pays doit s’engager.

Mais quelque chose me dit que ce virus de l’ignorance sera plus difficile à combattre que le mozusse de virus qui infecte l’existence planétaire à l’heure actuelle!

Han, Madame?