Échec et mat pour Higgs!

Je viens de me taper Madame de Staël: son célèbre recueil d’essais De l’Allemagne, dans lequel elle tente de promouvoir la pensée littéraire allemande de l’époque (début 19e siècle, pensons à Goethe) afin de revivifier la littérature française de son temps qu’elle jugeait éteinte. Un livre lumineux!

Cette prédilection pour la pensée et la littérature allemande lui valut l’inimitié de Napoléon qui ne supportait pas que l’on célèbre avec autant de panache cet esprit allemand, surtout qu’il avait maille à partir avec les États allemands conquis, au moment même (1810-1813) où Madame de Staël s’apprêtait à faire paraître ce livre.

Napoléon craignait tellement les idées avancées par Madame de Staël qu’il fit détruire toutes les épreuves du livre avant sa parution en France et l’écrivaine controversée dut s’exiler en Angleterre où, heureusement, elle avait apporté une copie des épreuves et y fit paraître son livre en français, au grand dam du petit homme.

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La fluidité de pensée de cette femme hors du commun – fille du célèbre Necker, ministre des Finances de Louis XVI –, donne à plusieurs de ses réflexions sur les réalités de son époque un vernis très contemporain.

Contemporaine, elle écrit: «Une langue étrangère est toujours sous beaucoup de rapports une langue morte».

N’est-ce pas ce que disent, avec raison, nos tinamis anglophones du Niou-Bi quand ils jugent que l’enseignement du français langue seconde, ou en immersion, n’est pas à la hauteur de l’utilité à laquelle cet apprentissage devrait répondre pour eux au sortir de l’école, spécialement dans leur vie professionnelle?

Elle écrit: «Le bruit des paroles couvre souvent la voix de la conscience».

N’est-ce pas ce qu’on ressent, en Acadie, quand de faux porte-parole de la communauté anglophone se muent sur les réseaux sociaux en haut-parleurs tonitruants dégorgeant d’intolérance et de mépris envers les francophones?

Le premier ministre Higgs aimerait peut-être méditer ces sages paroles de la baronne au moment où la classe politique niou-brunswickoise semble s’inquiéter de la possibilité d’une élection provinciale à court terme.

Optera-t-il pour le bruit des paroles ou la voix de la conscience?

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Justement, il a tout loisir de se livrer à la méditation, car il a beaucoup de temps libre, vu qu’il tient l’Assemblée législative (ajournée) dans la paume d’une main; et dans l’autre, une grande partie de l’opinion publique.

Jamais n’aura-ton vu un premier ministre minoritaire si en contrôle de la situation, et aussi habilité à faire la pluie et le beau temps politique impunément!

Bon, soyons francs: il a été grandement aidé par l’amateurisme post-électoral de l’ex Gallant premier ministre et de sa députation ultra timorée élue à la même occasion.

Revoyons les faits. Premièrement, au sortir de l’élection, à court d’un siège seulement avec le Parti conservateur, bien que fort d’une importante pluralité du vote populaire, il laisse un député libéral briguer la présidence de l’Assemblée législative, creusant inutilement l’écart de sièges avec les bleus.

Deuxièmement, il quitte lui-même son siège de député, donnant aux conservateurs un autre siège (vide), un autre cadeau, oubliant que la politique se joue comme un jeu d’échec et qu’il venait de sacrifier son roi pour un pion!

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Higgs a aussi reçu un coup de pouce non négligeable de son «lieutenant-francophone» qui n’a rien trouvé de mieux à faire quand la bise fut venue que de courir se cacher dans les fleurs de la tapisserie.

Incapable de jouer le rôle qui lui revenait presque constitutionnellement, c’est-à-dire de se faire le fiduciaire rugissant des intérêts des francophones dans l’espace restreint que lui réservait son parti, en faisant montre de leadership et de courage, il a préféré aller faire du mime dans les coulisses.

N’était-ce la sympathie d’une bonne partie de l’électorat francophone à l’égard de son père, intrépide défenseur des Acadiens dans un parti qui ne lui faisait pas plus de faveurs qu’à son fils, il ne serait probablement pas «sollicité» par le Parti libéral, vu son manque de tonus politique.

Mais la prestance anémique du Parti libéral actuel permet toutes sortes de bizarreries telles qu’on en voyait dans le temps de Madame de Staël! Napoléon ne serait pas content!

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Higgs est aussi aidé par Kris Austin, trop heureux de jouer par défaut un rôle qu’il n’avait pas mérité par les urnes.

Higgs profite également du secours des Verts qui, malgré leurs déclamations de principes et autres serments de transparence, font de la politique comme les autres partis, et ne feront jamais tomber le gouvernement, surtout à ce moment-ci, trop heureux qu’ils sont d’avoir trois voix en Chambre, un score qui ne se répétera pas automatiquement, ils en sont conscients. Ils jouent de prudence, et on les comprend.

Enfin, Higgs reçoit un appui de taille de l’invisible chef du Parti libéral, M. Vickers, préalablement auréolé d’un exploit au cours duquel il aurait abattu un terroriste au Parlement fédéral, exploit suivi d’une sinécure à titre d’ambassadeur en Irlande et qui, depuis son couronnement à la tête du parti, joue au fantôme de l’Opéra: «coucou, chut’ici, pis je veux des élections!», «coucou, chu parlà, pis j’en veux pas!».

Le chef libéral semble battre le pavé de-ci de-là, à la recherche d’une terre d’asile où il pourrait se présenter aux prochaines élections. C’est le nouveau Canadien errant!

C’est ça, un leader? Vraiment?

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Tout ça se passe sur bafouement continuel du fait français et de crise sanitaire qui vient tout recouvrir d’un masque opaque et fournit toutes les excuses du monde à tous les partis pour se défiler de leur rôle politique, évitant des élections qui leur seraient préjudiciables.

Morale de l’histoire: que ne ferait-on pas pour se sauver la face en votre nom!

Dans ce contexte, Higgs mérite amplement de rester en poste jusqu’à la date fixe de 2022, ne serait-ce que pour le récompenser de la sagacité politique dont il fait preuve en amenant les autres partis à lui conférer une majorité que les urnes lui ont refusée! Échec et mat pour Higgs!

Comme Madame de Staël avec Napoléon!

Han, Madame… de Staël?