René LeBlanc, notaire de Grand-Pré, homme de confiance des Britanniques

Alors qu’Évangéline était le fruit de l’imagination d’Henry Wadsworth Longfellow, le personnage de René LeBlanc, qui fait son apparition au début du célèbre poème, est bien réel. Notaire de Grand-Pré, il était un des personnages influents de l’époque. Malgré qu’il ait collaboré avec les autorités de la «Nova Scotia» et qu’il en a reçu certains avantages, René LeBlanc sera déporté et sa famille largement séparée. Très âgé, il ne survivra que quelques années à ce déracinement.

«N’attristons donc pas par de vaines chimères cette maison et ce foyer, car c’est la soirée du contrat. Dans un instant, le notaire René Leblanc sera ici avec ses papiers et son encrier de corne. Réjouissons-nous donc à la pensée de la félicité de nos enfants qui bientôt seront unis, et resserreront ainsi les liens de notre vieille amitié.»

Ainsi parlait le père d’Évangéline, le fermier Bénédicte Bellefontaine, au forgeron Basile Lajeunesse, père de Gabriel, le soir des fiançailles des jeunes amoureux. Longfellow situe la scène dans la maison d’Évangéline, la veille même que les Acadiens de la région allaient se rendre à l’église de Grand-Pré pour apprendre leur triste sort…

Né à Port-Royal vers 1682, fils de René LeBlanc et d’Anne Bourgeois, il était donc petit-fils de Daniel LeBlanc, ancêtre unique de la plus grande famille acadienne. Le notaire LeBlanc aura lui-même plus de vingt enfants et trois épouses.

Sa première femme était Élisabeth Melanson, veuve du chirurgien et notaire Pierre-Alain Bugeaud, et qui avait cinq enfants de son premier mari.

Un homme bien vu des autorités de la Nouvelle-Écosse

Toute sa vie, René LeBlanc s’efforcera de bien s’entendre avec les dirigeants de la colonie britannique, ce qui ne sera pas sans lui causer des malheurs.

En 1732, les dirigeants à Annapolis Royal (l’ancienne Port-Royal) décident de faire construire un fortin à Pisiguid (maintenant Windsor) et demande à René LeBlanc de leur fournir et vendre le bois nécessaire, dont mille billots de 14 pieds de long et un montant d’autres de 60 pieds de long. Pour ne pas attiser la méfiance, les autorités ont affirmé qu’ils construisaient un entrepôt. Mais la vérité allait rapidement apparaître.

Le compte-rendu de la rencontre du Conseil de la Nouvelle-Écosse du 25 juillet 1732 nous apprend que le 13 du même mois, trois Mik’maqs sont entrés chez René LeBlanc, le menaçant et l’insultant, ainsi que son frère Pierre. Selon le major Cope qui était présent, les intrus ont dit «que tous les LeBlanc étaient des chiens et des bandits, excepté François».

En 1744, l’administrateur de la colonie, Paul Mascarene, décide de punir le notaire Alexandre Bourg de Grand-Pré pour avoir aidé les troupes de Duvivier lors de la tentative ratée de la France de se rendre maître d’Annapolis Royal et de reprendre ainsi l’Acadie. La charge de notaire d’Alexandre Bourg a alors été accordée à René LeBlanc.

Quelques années plus tard, les choses vont de mal en pis pour le notaire LeBlanc. À l’instigation du farouche abbé Le Loutre, qui devait considérer que le notaire collaborait un peu trop avec l’ennemi, le fait capturer par des Mik’maqs qui l’emmènent chez les Beausoleil Broussard dans leur établissement de la rivière Petitcodiac, où il restera deux ans. Selon le traître Thomas Pichon, qui relate ces événements dans ses documents, les Mik’maqs «le firent beaucoup souffrir», et cette dure épreuve fera en sorte que sa deuxième épouse, Marguerite Thébeau, en mourra «de chagrin».

Les dernières années en Acadie

Revenu à Grand-Pré, René LeBlanc va continuer d’être dans les bonnes grâces des dirigeants, jusqu’à la fin. Après être arrivé à Grand-Pré à l’été 1755 pour organiser l’expulsion des Acadiens de l’endroit, John Winslow écrit au lieutenant-gouverneur Lawrence, le 30 août, pour lui faire un compte-rendu de la situation. Il lui dit: «Quant à René LeBlanc, avec la permission de Votre Excellence, je l’enverrai à l’endroit d’où je viens moi-même.» Winslow venait du Massachusetts, mais René LeBlanc sera plutôt déporté à New York.

Le 7 septembre, soit deux jours après avoir annoncé aux Acadiens de Grand-Pré qu’ils seraient déportés, Winslow écrit au capitaine Murray, responsable militaire à Pisiguid pour lui dire, entre autres, que «le fils de René LeBlanc se comporte aussi bien que son père; il nous dit qu’il a empêché les jeunes gens de prendre la fuite et le je crois digne de confiance.»

Mais les dernières années du notaire LeBlanc seront bien tristes. Âgé de plus de 70 ans, malade, le Grand Dérangement éparpillera sa grande famille, comme plusieurs autres. Avec sa troisième épouse – dont nous ne connaissons étonnamment pas le nom – et deux de ses plus jeunes enfants, il s’embarque pour New York, alors que quatre autres de ses enfants sont placés dans un différent navire. Enfin, vingt autres enfants adultes, en compagnie de leur femme ou mari et d’un très grand nombre d’enfants montent à bord d’un troisième navire. Le clan de René LeBlanc sera dispersé du Massachusetts à la Virginie.

De New York, le notaire LeBlanc va se rendre à Philadelphie, où il retrouvera trois autres de ses enfants avant de mourir en 1758, à l’âge vénérable de 76 ans. Sa mort est passée sous silence, comme bien d’autres; laissons donc le dernier mot à Longfellow qui décrit ainsi la fin du vieil homme: «Ici dormait heureux LeBlanc, le vieux notaire. De ses cent petits-fils, quand il quitta la terre, un seul était venu s’asseoir à son chevet.»