L’âme acadienne?

En évoquant, dans ma dernière chronique, le spectacle virtuel présenté à la télé pour la fête du 15 août, j’ai émis l’opinion que ça manquait «d’âme». Dans une lettre au journal, M. Maurice Arsenault, lecteur futé, m’a gentiment remis à ma place. Juste comme j’aime! Et je le remercie.

Toutefois, le fait de regretter un manque d’âme acadienne ne signifie pas que le show était raté, que les chansons étaient mal interprétées, que la musique était plate, que la poésie d’Acadie Road est mauvaise et que l’Acadie n’est pas right fière!

D’ailleurs, dans sa défense élogieuse (et super bien écrite) du spectacle Acadie Road, ce lecteur procède à une recension tous azimuts du spectacle: les noms, les lieux, les chansons, la diversité, l’inclusion, avec moult exemples à l’appui. Tout cela est vrai. Oui, de beaux morceaux composaient cette espèce de courtepointe virtuelle. Bravo aux concepteurs, aux artisans et aux artistes!

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En revanche, cette description générale des éléments alignés du spectacle m’a surtout rappelé que l’âme est plus grande que la somme de ses parties. Et que ce n’est peut-être pas tellement ce qu’on voit qui importe, mais la façon dont on le regarde.

Selon moi toujours – et je rappelle qu’il s’agit ici d’un billet d’humeur et non d’une bulle papale – le manque d’âme en question n’est pas seulement une affaire de spectacle musical. Il est apparent dans bien d’autres sphères de l’activité acadienne.

D’ailleurs, je l’écrivais en toutes lettres dans le même paragraphe auquel se réfère Monsieur Arsenault: «Force est de constater que l’Acadie n’a plus de projet collectif qui l’entraîne par l’avant, plus loin, plus haut, gonflée d’aspiration et de rêves porteurs de possibles.»

Si l’Acadie a l’air de se dégonfler, ce n’est certes pas la faute des artistes! Mais on dit toujours que les artistes reflètent l’âme du peuple: alors si l’âme du peuple manque de tonus, il ne faudra pas s’étonner que les artistes en soient le reflet.

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J’allais écrire que l’Acadie est à la croisée des chemins, mais je me retiens. Parce que ça fait plus de trente ans que je l’écris, et que d’autres l’ont aussi dit pendant trente ans avant moi, et ainsi de suite, probablement jusqu’à Samuel de Champlain hésitant entre l’île Sainte-Croix et Port-Royal en 1604.

Je me retiens et, pourtant, cette fois ce serait peut-être très approprié de le dire parce que le spectacle s’intitulait justement Acadie Road, que c’était une sorte de road trip acadien, une croisée des chemins qui courent d’un village à l’autre, d’une région à l’autre, d’une province à l’autre, magnifiant sans le vouloir l’image d’une errance acadienne désenchantée déjà tant chantée!

Une errance qui évoque le fameux On the Road de Jack Kerouac, paru en 1957, ce qui ne rajeunit personne, et nous rappelle la filiation poétique entre le regretté Gérald Leblanc, grand admirateur de Kerouac et de la Beat Generation, et une partie de la génération artistique acadienne actuelle émule de Leblanc et apparemment très portée sur le «vintage»!

Bref: l’âme acadienne semble errer quelque part sur la route des années 1950. On ne m’en voudra pas, je l’espère, de le signaler à l’attention des lecteurs zé lectrices et de toute personne de bonne volonté capable de lui donner un lift si elle la croise sur sa route en 2020.

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Qu’est-ce que l’âme acadienne? Le mot «âme» est comme les mots Dieu, amour, mort, et quelques autres du même acabit, qui échappent à toute définition absolue. On ne peut que tenter d’en tracer le contour, jamais assuré de ne pas faire fausse route, jamais sûr de rien, quoi!

Pour moi, l’âme, c’est ce qui reste quand il ne reste plus rien.

Et ce qui marquera le souvenir après ce spectacle, c’est probablement la scène de Lisa LeBlanc, appuyée par les grandes orgues de la cathédrale de Moncton, interprétant le Grain de mil, popularisée par Édith Butler. L’image était saisissante, la prestation un peu moins. (La chanteuse paraissait essoufflée.) Malgré ce bémol, c’est quand même ce qui m’a semblé s’approcher le plus de cette fameuse âme apparemment si volatile.

(Je précise tout de suite que je ne suis pas en train de dire que Lisa LeBlanc chante mal.)

Et je précise aussi que je fais cette parenthèse parce que la critique – à ne pas confondre avec le bitchage – n’est pas toujours bien vue en Acadie. Trop souvent on se fait fort de crier au chef-d’œuvre, de parler de prestation sublime, grandiose, exceptionnelle ou magique pour des trucs qui sont plutôt ordinaires. Le droit à l’erreur existe, pourtant, mais on préfère éviter d’en parler. Une sorte de pudeur inutile.

On ne peut pas passer son temps à se trouver bon inconditionnellement. Ce serait de la complaisance qui ne ferait progresser ni les artistes, ni la conscience collective acadienne.

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Le milieu artistique acadien est tellement habitué à ne rien avoir ou à attendre une subvention, ce qui revient au même, qu’on n’ose pas critiquer par peur irrationnelle de perdre ce qu’on n’a déjà pas!

Et puis, l’époque n’est pas tellement aux grandes envolées métaphysiques sur l’âme, ou même le cœur, ou même la conscience, la mémoire, l’avenir, ou encore le destin.

L’époque est au téléphone cellulaire, à la contemplation de ses ego-portraits, aux faux serments pro-écolos, à la «tolérance» universelle qui n’est qu’une tartufferie collective de plus en attendant de pouvoir faire tomber le masque.

L’époque est aussi aux discours polarisés: c’est noir ou c’est blanc; c’est bon ou c’est mauvais; c’est vrai ou c’est faux. La nuance a pris le bord sous les vivats d’une opinion publique aux abois.

Je ne sais pas où tout cela mènera le monde, ni l’Acadie, ni la francophonie dans toutes ses déclinaisons. Mais je m’interroge, comme beaucoup d’autres qui n’ont pas le privilège de s’épivarder dans un journal. Et je tente de faire écho aux questionnements que je glane dans l’air du temps.

En attendant, n’ayez crainte, l’âme acadienne a beau se faire discrète, elle n’est pas morte! Elle s’attarde à la croisée des chemins.

Han, Madame?