Une littérature jeunesse qui s’inspire de drames historiques

La littérature jeunesse est souvent loin d’être anodine. Voici deux oeuvres qui mettent en lumière des drames historiques: la déportation des Acadiens et le sort tragique d’Africville, ce village à prédominance noire en Nouvelle-Écosse qui a été détruit dans les années 1960.

Acadie, adieu!, Pierre Roy

La Déportation a inspiré plusieurs romanciers. Acadie, adieu! de Pierre Roy n’y fait pas exception. Il y a bien sûr le célèbre couple Évangéline et Gabriel, mais cette fois ce sont plutôt les Roméo et Juliette de la Déportation puisque les deux amoureux sont issus de milieux que tout oppose et pourtant c’est le coup de foudre.

Ce nouveau roman pour adolescents de l’auteur québécois raconte une histoire d’amour impossible, celle de Marie-Lysandre, une jeune Acadienne de Grand-Pré et d’un soldat britannique, Benjamin Love. Or l’heure est au bouleversement, alors que Marie-Lysandre voit son peuple délogé de ses terres par l’armée britannique. Toute sa famille et son entourage seront profondément bouleversés par cet exil. Bien que les deux héros soient séparés par la Déportation, l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre sera plus fort que tout.

Marie-Lysandre devra alors entreprendre un long périple de l’Acadie à la Louisiane, en passant par les Carolines, l’Angleterre et la France. Benjamin, un militaire plutôt atypique aura droit aussi à son lot d’obstacles et de difficultés. À travers l’odyssée des deux héros, les jeunes lecteurs découvriront les déportations des Acadiens puisque cette histoire témoigne des nombreux exils des Acadiens. On bouge beaucoup. Comme le rappelle l’historien Maurice Basque, les Acadiens n’ont pas seulement été déportés d’un endroit à l’autre, mais ils ont vécu des années d’errance pour enfin retrouver un lieu fixe.

Même si l’auteur se permet quelques libertés pour les besoins du roman, il reste que le contexte historique et la chronologie des événements sont bien documentés, fait remarquer Maurice Basque qui a d’ailleurs été consulté pour cet ouvrage. D’après l’historien acadien, cette liaison amoureuse entre une Acadienne et un soldat britannique est plausible, même si cela devait être assez rare.

Ce roman nous permet aussi de voir le point de vue d’un jeune soldat pris dans cette guerre malgré lui et de suivre les nombreux déplacements. On peut parfois se demander si le Grand Dérangement intéresse les jeunes d’aujourd’hui, mais force est de constater que cette histoire d’amour a quelque chose d’universel qui traverse les générations. Certaines explications un peu fastidieuses auraient pu être amenées de façon plus habile, mais dans l’ensemble, c’est un roman captivant, chargé d’émotions et qui permet au lecteur de plonger dans ce triste épisode de notre histoire. (Éditions Hurtubise, 2020). ♥♥♥½

Africville, Shauntay Grant (texte), Eva Campbell (illustrations), Josephine Watson (traduction)

Texte poétique et évocateur assorti de superbes illustrations (huile et pastel sur toile), Africville nous faire revivre à travers les rêveries d’une jeune fille les histoires que sa famille lui a racontées, la vie de cette communauté noire de la Nouvelle-Écosse. «Emmène-moi au bout de l’océan là où les vagues viennent se reposer…», ainsi s’amorce cet album illustré pour les petits de 4 ans et plus. La jeune fille qui visite le site historique d’Africville imagine la vie dans ce village situé sur les rives de la rivière Bedford près de Halifax. Pendant 150 ans, de 1848 à 1960, le village a existé.

On estime que près de 400 personnes, dont la majorité était propriétaire de leur terrain, ont vécu dans ce village qui a connu une fin tragique. Les gens ont réussi à prospérer malgré les obstacles, à développer une communauté solidaire et unie. Même si les résidents payaient leurs taxes, ils vivaient sans les services essentiels comme l’eau courante. Au lieu de répondre aux besoins de la communauté, les autorités municipales de Halifax ont décidé de démolir Africville dans les années 1960 et de nombreux résidents ont été relocalisés dans des logements sociaux.

Bien des années plus tard, les résidents sont retournés sur les lieux d’Africville et depuis, on y tient un festival annuel. En 2002, Africville a été déclaré lieu historique national du Canada et en 2010, la ville de Halifax a présenté ses excuses officielles aux anciens résidents. Il s’agit d’une histoire mal connue et ce livre permet justement de la mettre en lumière en image et en poésie. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, cet album tombe à point et il nous rappelle l’importance de la mémoire. La version anglaise qui a récolté de nombreux prix a été finaliste du Prix du Gouverneur général. (Éditions Bouton d’or Acadie, nouveauté de septembre 2020). ♥♥♥♥