La dernière «seigneuresse» de l’Acadie

Agathe de Saint-Étienne de La Tour avait les gênes pour devenir une battante et une dame de haut rang. Son grand-père n’était nul autre que Charles de Saint-Étienne de la Tour, lieutenant-général et gouverneur de l’Acadie. Sa grand-mère était la troisième femme de ce dernier, soit Jeanne Motin. La célèbre «veuve d’Aulnay» avait été l’épouse de Charles d’Aulnay, le grand rival de son défunt mari, tous deux s’étant disputé pendant des années le contrôle de la jeune colonie acadienne. Agathe de La Tour, après avoir épousé le protestantisme et deux officiers britanniques, deviendra l’héritière des terres seigneuriales de son grand-père et réussira l’exploi de les faire reconnaître par Londres.

Le père d’Agathe de Saint-Étienne de La Tour était Jacques de Saint-Étienne de La Tour, premier de cinq enfants nés de Charles et de Jeanne Motin. Sa mère était Anne Melanson.

Ses tantes du côté paternel étaient liées par le mariage à d’autres grandes familles acadiennes. Marguerite de La Tour et Anne de La Tour avaient épousé deux des fils du sieur Jacques Mius d’Entremont, baron de Pobomcoup. Une autre tante, Marie de La Tour, était la femme du sieur Alexandre Le Borge de Belle-Isle, seigneur de Port-Royal et ancien gouverneur suppléant de l’Acadie.

Cette proximité à la noblesse acadienne n’empêchera pas Agathe de La Tour d’emprunter un autre chemin. À l’hiver 1712-1713, elle renonce à la religion catholique et devient anglicane afin d’épouser Edmund Bradstreet, officier de la garnison britannique à Annapolis Royal, avec qui elle aura deux enfants. Celui-ci va mourir vers 1718.

Quelques années plus tard, vers 1724, Agathe se remarie, encore une fois avec un officier britannique d’Annapolis Royal, soit Hugh Campbell. Le nombre d’enfants issu de ce deuxième mariage n’est pas certain, mais on a identifié un fils et une fille.

La plus grande partie de la proche famille d’Agathe de La Tour s’était installée à Louisbourg après que l’Acadie ait été cédée à la Grande-Bretagne par le traité d’Utrecht, en 1713. Les terres qui avaient été accordées à Charles de La Tour par le roi Louis XIII et confirmées par Louis XIV, situées à Cap Sable, dans la région de Port-Royal et dans le bassin des Mines (Grand-Pré, Pisiguid, Cobeguid), avaient été léguées à quelques-uns d’entre eux, dont Agathe de La Tour.

Le gouverneur de la Nouvelle-Écosse de l’époque, Richard Philipps, et le lieutenant-gouverneur Lawrence Armstrong, s’opposaient à toute revendication de terre dans la colonie et voulaient en finir avec ce reliquat de régime seigneurial français.

Alors qu’elle n’avait droit qu’à environ un quart de ces possessions, Agathe de La Tour va en revendiquer l’entièreté, prétendant que son frère, ses sœurs, ses oncles et ses tantes lui avaient concédé leur héritage. Certains vont s’y opposer, comme sa tante Marie de La Tour qui se considérait toujours comme étant la seule «seigneuresse» de Port-Royal.

Agathe décide alors de marquer un grand coup: elle se rend à Londres en 1731 afin de faire valoir ses revendications auprès du puissant «Board of Trade», responsable des affaires des colonies britanniques. Son but est de se faire reconnaître la possession de ses terres afin de les vendre à la Couronne.

Elle rédige – de sa main, en français – trois requêtes entre 1732 et 1734, dans lesquelles elle expose le rôle de son grand-père, Charles de La Tour, en tant que pionnier de la colonie du temps qu’elle appartenait à la France. Elle ne manque pas d’exprimer sa grande loyauté à la Couronne britannique et à l’Église d’Angleterre. Dans les trois documents, elle fera référence à elle-même 26 fois en tant que «seigneuresse».

Agathe de La Tour ne ménage pas non plus le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Richard Philipps, qui s’opposait à sa démarche, affirmant qu’il est «indigne d’être un officier de l’armée britannique».

Elle réussit à convaincre le «Board of Trade» et la Couronne de lui acheter ses terres et ses titres pour un montant de 2000 livres, soit l’équivalent de quelques centaines de milliers de dollars aujourd’hui.

Finalement, l’ex-seigneuresse s’installe à Kilkenny, en Irlande, auprès de la famille de son premier mari, Edmund Bradstreet, où elle passera le reste de ses jours.

Les deux enfants issus de son premier mariage feront de belles carrières militaires. Simon a œuvré en Nouvelle-Écosse, atteignant en 1745 le titre de major et capitaine, peu avant de mourir noyé lors d’un naufrage.

Le second fils, John Bradstreet, a joué un rôle important dans la prise de Louisbourg en 1745, particulièrement dans la planification du siège. Il avait déjà séjourné dans la forteresse et a ainsi pu fournir des informations cruciales. Il est reconnu aussi pour avoir capturé le fort Frontenac (ville actuelle de Kingston, en Ontario), lors de la guerre de Sept Ans, en 1758.

Ce qu’a accompli Agathe de Saint-Étienne de La Tour est assez phénoménal. Dans un texte sur la question, l’historien Maurice Basque souligne qu’elle a profité de son «statut familial d’élite et de celui de veuve de deux officiers britanniques et de mère de futurs officiers britannique pour réussi un tour de force inédit en 1734 en vendant les droits seigneuriaux acadiens à la Couronne britannique.»

Les informations pour cette chronique proviennent largement du texte de Maurice Basque dans la revue universitaire Dalhousie French Studies, vol. 62 (printemps 2003), et d’un texte de Paul Delaney The Husbands and Children of Agathe de La Tour, dans Les cahiers, revue de la Société historique acadienne, vol. 25, no 4.