Louis de Courville: notaire à Beauséjour, dénonciateur anonyme des autorités

Louis-Léonard Aumasson de Courville n’a été de passage en Acadie qu’à peine 11 mois. Envoyé en tant que notaire royal, en juillet 1754, il servira de secrétaire au commandant du fort Beauséjour, Louis du Pont Duchambon de Vergor. Courville sera témoin de la prise du fort par Monckton. Il écrira dans des mémoires anonymes un compte rendu de cette défaite lourde de conséquences et trainera dans la boue plusieurs acteurs du temps.

Louis de Courville est né en 1722 en France, dans la région de la Champagne. On croit qu’il est arrivé en Nouvelle-France en 1749, possiblement avec le marquis de La Jonquière, venu assumer ses tâches de gouverneur général. L’année suivante, il épouse une femme du pays, Marie-Anne Amyot, avec qui il aura huit enfants.

Courville sera l’un des secrétaires du gouverneur à Québec. En 1754, l’intendant Bigot le nomme notaire royal «pour toute l’Acadie française», soit la région limitrophe de la Nouvelle-Écosse revendiquée et contrôlée par la France dès la fin des années 1740.

Il y restera jusqu’à la prise du fort Beauséjour par Monckton, en juin 1755, et plusieurs historiens affirment que c’est lui qui rédigera l’acte de capitulation.

Le plus grand intérêt que l’on puisse avoir pour Courville n’est pas son court séjour en Acadie comme tel, mais le témoignage qu’il en a fait dans deux manuscrits. L’histoire de ses manuscrits est tout aussi passionnante, car ils étaient anonymes et il a fallu un siècle pour découvrir que Courville en était l’auteur.

C’est l’historien et archiviste québécois Aegidius Fauteux qui a réussi à percer le mystère après des années de recherches.

Le premier manuscrit, qui repose dans les archives du Musée McCord, à Montréal, s’intitule Les Mémoires du S… de C…, contenant l’histoire du Canada durant la guerre, et sous le gouvernement anglais. Le notaire y décrit les événements qui se sont déroulés – et certains dont il a été témoin – en Acadie et au Canada dans la très cruciale décennie des années 1750.

Un deuxième manuscrit – également conservé au Musée McCord – est apparu peu après le premier, et s’intitule Histoire du Canada depuis l’année 1749 jusqu’à celle 176… Le dernier chiffre est omis dans le manuscrit.

Dans les parties relatives à l’Acadie, Courville en a beaucoup à dire au sujet de ce qui s’est passé dans la région du fort Beauséjour.

Il se penche par exemple sur l’incendie du village de Beaubassin, en 1750, quoiqu’il n’était pas encore sur place à ce moment.

Les forces canado-française, qui occupaient le territoire contesté au nord de Beaubassin, tentaient d’inciter depuis un moment les Acadiens qui vivaient «du côté anglais» à abandonner leur maison et leurs terres pour se réfugier parmi eux. Les Acadiens résistaient fortement à l’idée. Au moment où des troupes d’Halifax, dirigées par Charles Lawrence, avant qu’il ne prenne la tête du gouvernement colonial, débarquaient près de Beaubassin pour y établir une présence militaire, le plus grand village acadien était en flammes.

C’est Courville, dans ses manuscrits, qui va jeter le blâme sur l’abbé Jean-Louis Le Loutre, le grand missionnaire des Mik’maq, que plusieurs – surtout les historiens anglophones – ont accusé d’avoir outrepassé son rôle de prêtre en incitant ses ouailles autochtones à la violence.

Voici comme Courville décrit l’incendie de Beaubassin: «Le Loutre, ayant vu que les Acadiens ne paraissaient pas fort pressés d’abandonner leurs biens, avait lui-même mis le feu à l’église, et l’avait fait mettre aux maisons des habitants par quelques-uns de ceux qu’il avait gagnés.»

Courville sera la seule source qui affirmera que Le Loutre avait lui-même mis feu à l’église de Beaubassin. Plusieurs historiens le citeront. D’autres croient maintenant que les Mik’maq ont agi seuls.

Le notaire va aussi accuser Le Loutre dans la mort d’un officier britannique, survenue à l’automne de la même année 1750. Edward Howe était capitaine au fort Lawrence qui venait d’être construit pour contrecarrer la présence française. Il a été dépêché à quelques reprises pour parlementer avec l’ennemi, près de la rivière Mésagouèche (Missiguash) qui servait de frontière entre les deux camps. En revenant d’une de ces séances, Howe reçoit une balle de fusil et meurt.

Pour Courville, il est clair que c’est Le Loutre qui a tout orchestré, en se rendant sur les lieux avec quelques Mik’maq. «Le Loutre s’en retourna tranquillement, semblant détester cette action, qu’on ne peut que lui attribuer», écrit-il.

Autre «révélation» marquante de Courville: ce fameux billet que l’intendant Bigot aurait envoyé à Vergor avant qu’il prenne les commandes du fort Beauséjour. Selon Courville qui dit avoir «vu et lu» ce billet dans les papiers de Vergor, Bigot donne des conseils en ces termes: «Profitez, mon cher Vergor, de votre place, tailler, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt venir me joindre en France et acheter un bien à portée de moi».

Cette fois-ci encore, ce passage sera repris par de nombreux historiens, et Courville en sera l’unique source.

Courville avait une très mauvaise opinion – il n’était pas le seul – de l’homme qu’il servait, le décrivant comme un officier «sans esprit et sans éducation; sa figure même était déplaisante; il était avare à l’excès et à tous égards incapable de remplir le poste.

Après la chute de Beauséjour, Louis de Courville retourne au Canada où il occupera les fonctions de notaires à plusieurs endroits. Il pratiquera le droit pour un court moment. Il restera au pays après la Conquête et mourra en décembre 1781.