L’Acadie muette

J’ai l’impression de poursuivre deux rêves à la fois: la création d’une Bibliothèque nationale de l’Acadie et la préservation d’un élément essentiel du patrimoine acadien, l’ancien collège Saint-Joseph de Memramcook. Mais on connaît l’expression «courir deux lièvres à la fois»…

Pour que l’un ou l’autre de ces deux «rêves» se réalisent (ou les deux, pourquoi pas?) il faudrait l’apport d’un niveau de conscience populaire à toute épreuve et un engagement ferme des gouvernements et de la société civile. Est-ce réaliste de l’envisager?

Comme je l’ai déjà écrit, deux autres projets sont à l’étude dans le dossier de l’ancien collège Saint-Joseph, devenu l’Institut de Memramcook. Deux gros projets qui drainent l’énergie des politiciens et investisseurs décidés à mettre le grappin sur ce monument patrimonial sans prix.

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Le premier projet, appelons-le «Projet Bleu», pas encore annoncé officiellement, proposerait apparemment de faire de l’ancien collège un genre de centre d’agriculture ou d’agronomie bilingue d’envergure internationale. L’édifice actuel, propriété du gouvernement du Niou-Brunswick, pourrait être vendu à des intérêts étrangers venus de l’Inde, m’a murmuré le vent. (Toujours au conditionnel.)

D’entrée de jeu, ce projet est vicié dans sa proposition même: on ne peut tout simplement PAS vendre un édifice de cette dimension historique à des intérêts étrangers (mercantiles, je précise).

Ce serait un signe de mépris absolu envers l’Acadie qu’une telle injure à la dimension mémorielle de cet édifice. Bref, ce serait aussi pathétique que de vendre sa grand-mère à un cirque ambulant!

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Le deuxième projet, appelons-le «Projet Rouge» – celui révélé en urgence la semaine dernière par ses promoteurs, dont la municipalité de Memramcook –, s’il entend préserver le monument historique en question, du moins officiellement, il pèche, en revanche, par un souci évident de faire de ce bijou une institution bilingue.

Et le fait de transformer en école bilingue cet édifice qui fut le moteur de la Renaissance acadienne – comme en témoigne la grande convention nationale de 1881, acte fondateur de l’Acadie française moderne –, vient anéantir la valeur de toutes les luttes acadiennes qui furent vaillamment livrées pour assurer la survivance et l’épanouissement d’une Acadie française en terre d’Amérique.

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Face à ces deux projets, la création et l’installation d’une Grande Bibliothèque nationale de l’Acadie dans cet édifice emblématique entre tous suscite beaucoup d’intérêt populaire, certes, mais force est de constater que les «ceuzes qui runnent ça», comme on dit en Acadie, semblent n’avoir qu’un vague intérêt pour une «bibliothèque», qu’elle soit nationale ou non, que ce soit une institution légale pérenne ou non.

Ce qui leur importe, c’est de rentabiliser une vieille bâtisse (qui ne serait plus qu’une coquille vide, apparemment), en espérant que tout cela finira par leur rapporter quelque chose. Mais peut-on les en blâmer?

Contrairement à ces promoteurs, la Bibliothèque nationale répond à une logique historique, patrimoniale, architecturale, sociale et culturelle tellement évidente que, pour ne pas le voir, il faut sciemment regarder ailleurs.

Cela dit, on ne peut blâmer les gens de voir les choses d’un autre œil ou de regarder ailleurs. On doit plutôt chercher un terrain d’entente. Viser une synergie.

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Après avoir pris connaissance du projet de la municipalité de Memramcook, il me semble qu’il pourrait effectivement y avoir un lien entre ce projet et celui d’une Bibliothèque nationale de l’Acadie.

Mais seulement s’il est écrit noir sur blanc dans la loi appelée à créer la Grande Bibliothèque nationale de l’Acadie qu’il s’agit d’une institution FRANÇAISE.

Et que si cette Bibliothèque nationale devait abriter une école internationale de langues, ce serait une école FRANÇAISE offrant un programme international de perfectionnement bilingue intensif et NON une école internationale bilingue, car cela équivaudrait à créer une école qui fonctionne en anglais, à toutes fins pratiques.

Inutile de se cacher cette vérité aussi évidente que le nez au milieu du visage!

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Peut-être y aurait-il lieu pour les promoteurs de cette école internationale bilingue de s’enquérir, auprès du Consulat général de France à Moncton, de la possibilité et de la faisabilité d’y créer plutôt un véritable «Lycée français», comme il en existe quelques centaines de par le monde, et où l’on dispense aussi un enseignement des langues secondes de qualité?

Ce serait un atout pour la France, certes, mais également un atout pour l’Acadie, terre d’accueil d’un tel lycée prestigieux. Ne serait-ce pas un plus pour la protection et la promotion de la langue française en Acadie?

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Bref, peu importe leur origine, ce qui m’inquiète le plus dans le Projet Bleu et le Projet Rouge, c’est l’infiltration insidieuse du mot «bilingue» dans leur formulation actuelle.

Après toutes les luttes menées en Acadie pour assurer la pérennité du fait français sur son territoire, le mot «bilingue» accolé à une institution acadienne fait peur.

On connaît trop les écueils qui se cachent dans ce mot si galvaudé en francophonie canadienne pour ne pas saisir qu’il y a péril en la demeure.

Certes, être bilingue est un plus. Mais ce qui pose problème en Acadie, particulièrement, c’est la conscience silencieuse que nous avons que l’Acadie vit sous la menace de l’assimilation, un mot à la fois, une personne à la fois, une institution à la fois.

Bilinguisme, oui. Institution bilingue, non.

Le déni de cette réalité n’améliore pas la situation: il l’aggrave.

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Quoi qu’il en soit de la suite des choses, nous devons être inébranlables dans notre conviction que l’édifice de l’ancien collège Saint-Joseph doit rester possession de l’Acadie et qu’il doit être primordialement réservé à une fonction patrimoniale. Tout le reste est «négociable».

En ce qui a trait à la création de la Grande Bibliothèque nationale de l’Acadie, c’est d’une évidence tellement criante (surtout pour un peuple qui s’est donné une fête «nationale»!!!) qu’on s’étonne qu’aucun parti politique ne l’ait encore proposée! Surtout en campagne électorale.

Et on s’étonne aussi qu’à l’exception de quelques personnalités acadiennes clairvoyantes, la société civile acadienne reste à ce point silencieuse à ce sujet qu’on se demande: à quoi lui sert de prétendre se battre pour la langue française si c’est pour rester muette?

Han, Madame?