Récits bouleversants de tempêtes en Louisiane

En lisant le roman de Tristan Malavoy qui se déroule en Louisiane, on entend forcément de la musique. Celle de Zachary Richard m’est venue en tête et plus particulièrement l’album Lumière dans le noir fortement inspiré par les ouragans et les disparitions.

L’Œil de Jupiter, Tristan Malavoy

Créant un écho entre le passé et le présent avec un clin d’œil aux étoiles, ce second roman de Tristan Malavoy met en lumière deux récits, l’un contemporain et l’autre qui évolue au tournant du 18e siècle. Un roman captivant qui nous parle de tempêtes environnementales, historiques, amoureuses ou encore spatiales.

L’héroïne de ce roman, Anne Gisé, une jeune Acadienne orpheline rescapée de Saint-Domingue à la suite de la révolte des esclaves, échoue en Louisiane en 1792. Au cours d’un voyage en mer très pénible, elle perd ses deux jeunes frères. Elle débarque à La Nouvelle-Orléans seule, entre la vie et la mort. Elle tentera tant bien que mal de se faire une vie dans cette ville du sud des États-Unis à la fois française et espagnole, noire et blanche, où la violence et les tensions raciales sont omniprésentes.

Tout au long du roman, on fait des allers-retours dans le temps. Simon Venne, un professeur d’histoire de l’Occident qui a démissionné de son poste au cégep traverse une période trouble sur le plan familial. Rempli de remords, il quitte Montréal pour aller à La Nouvelle-Orléans. Un ami français lui a raconté qu’il a des ancêtres acadiens, dont un certain Gabriel Gallant, qui aurait vécu à Saint-Domingue pour ensuite faire le voyage jusqu’en Louisiane. Simon se sert donc de ce prétexte pour se rendre en Louisiane y mener des recherches. Il y fait alors la rencontre de Ruth, une scientifique qui connaît bien Jupiter. Sur la plus grosse planète du système solaire, on y voit une immense tache qui en fait est un anticyclone, comme quoi les tempêtes n’ont pas seulement lieu sur Terre. Il est aussi question de l’ouragan Katrina, de l’astronome noir Benjamin Banneker du 18e siècle qui s’est intéressé à Jupiter.

Au fil des pages, on découvre les liens qui unissent tous ces personnages qu’il soit du passé ou du présent.

L’auteur a mené plusieurs recherches pour écrire ce récit et s’est rendu aussi à La Nouvelle-Orléans. En lisant son roman, on a le sentiment d’y être et de parcourir cette ville séduisante, de plaisir, de mixité culturelle qui a vu naître le jazz, mais aussi complexe et presque insaisissable.

Le romancier rappelle que tout n’est pas nécessairement bon ou méchant et que l’histoire est remplie de nuances. À l’heure où l’on déboulonne des statues de personnages historiques, l’auteur invite à la réflexion. Ce parallèle qu’il dresse entre le passé et le présent qui nous faire découvrir la ville à deux époques différentes m’a particulièrement plu. En plus d’étoffer l’intrigue et d’installer une tension dramatique, le récit jette ainsi un regard plus éclairé sur l’Amérique d’aujourd’hui. «Ça permet aussi de montrer tout ce qui dans nos sociétés a changé et tout ce qui n’a pas changé. Il y a tellement de liens à faire entre nos questionnements d’aujourd’hui et ceux d’autrefois», souligne l’auteur.

Il a écrit ce roman après avoir entendu un ami lui raconter l’histoire d’une lointaine aïeule à lui, Madeleine Arnal, née à Saint-Domingue qui a fui par la mer en août 1791 à la suite de la révolte des esclaves. Tristan Malavoy confie aussi que le roman part d’un amour pour la culture acadienne et une proximité avec des amis acadiens, dont le poète Fredric Gary Comeau qui a fait une première lecture de son manuscrit.

Le romancier qui est aussi auteur-compositeur-interprète et parolier a publié de la poésie, des essais et des chroniques. (Éditions du Boréal, 2020). ♥♥♥♥½

Lumière dans le noir, Zachary Richard

De tous les albums de Zachary Richard, Lumière dans le noir m’apparaît comme l’une de ses œuvres les plus réussies et très inspirées. Ce disque paru en 2007 après l’ouragan Katrina se veut un baume pour ceux «qui sentent rôder le désespoir autour de leur cabane», mentionne l’auteur-compositeur-interprète qui a dédié cette œuvre à son père Eddie Joseph Richard. Treize années après sa parution, ce disque est toujours aussi pertinent et d’une beauté profonde.

Grand humaniste et passionné d’histoire, il nous parle de catastrophe, de génocide, d’environnement, de Jackie Vautour, de résistance, de liberté, dans une poésie propre au chanteur, sur des mélodies ravissantes et des musiques puisant dans ses racines louisianaises et colorées de diverses influences. Dans cette très belle collection, je vous invite, entre autres, à redécouvrir La promesse cassée, interprétée par Zachary Richard, Francis Cabrel et un chœur; un titre incontournable de cet opus. Il rend hommage aux sinistrés de l’ouragan Katrina. Du grand art. ♥♥♥♥♥