Le raid meurtrier de Moses Hazen à Sainte-Anne

Malgré qu’il a été court, le passage du militaire bostonnais Moses Hazen dans ce que sont maintenant la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick aura été marquant, particulièrement pour les Acadiens de la rivière Saint-Jean. En effet, Hazen y a mené ce qui est probablement l’épisode le plus violent et sanglant du Grand Dérangement.

Moses Hazen est né le 1er juin 1733 à Haverhill, au Massachusetts. Troisième enfant de Moses Hazzen et d’Abigail White. Il était issu d’une vieille famille coloniale, son arrière-arrière-grand-père, Edward Hassen, étant arrivé d’Angleterre au Massachusetts au milieu des années 1640. Il va épouser assez tard – il a 37 ans – la Française Charlotte de La Saussaye, à Montréal, en 1770. Le couple n’aura pas d’enfants.

D’abord apprenti auprès d’un tanneur, il entre dans la milice locale en 1756, lorsque la guerre de Sept Ans est déclenchée. En vue du siège contre Louisbourg, en 1758, il intègre en tant que lieutenant l’une des six compagnies de «rangers» qui participeront à la prise du fort.

Ces «rangers» étaient des unités d’infanterie légère flexibles effectuant des attaques et des raids dans des endroits où les unités ordinaires étaient inefficaces. Hazen faisait partie des «Rogers’ Rangers» du nom de son fondateur, Robert Rogers du New Hampshire. Les «Rogers’ Rangers» allaient acquérir une réputation de militaires courageux, mais aussi brutaux.

Après la chute de Louisbourg, la compagnie de Hazen est déployée au fort Frederick (dans l’actuelle ville de Saint-Jean, Nouveau-Brunswick). À l’automne 1758, le lieutenant-colonel Monckton reçoit l’ordre de chasser les Acadiens de la rivière Saint-Jean et de détruire leurs établissements. C’est ce qu’il va faire avec beaucoup d’efficacité; il rencontre cependant peu d’Acadiens, ceux-ci ayant pris la fuite.

Monckton remonte la Saint-Jean jusqu’au village de Grimrose (l’actuel Gagetown, près d’Oromocto), également désert. En raison de la condition de la rivière et craignant le gel (on est en novembre), il ne peut continuer plus loin pour atteindre son dernier but: Sainte-Anne (l’actuelle Fredericton), le plus grand village de la région.

Moses Hazen a remonté la rivière Saint-Jean afin de détruire les établissements acadiens. (photo domaine public)

Ce contretemps rend Monckton insatisfait de son expédition. Il décrit ainsi sa campagne au lieutenant-gouverneur de New York, James De Lancy: «Je regrette de ne pouvoir vous transmettre un compte rendu plus satisfaisant de notre expédition sur le haut de cette rivière. (…) Nous avons brûlé un village (Grimrose) et quelques maisons éparses et détruit tout ce qui aurait pu être de quelque utilité aux habitants; je crois donc qu’ils seront forcés de passer au Canada le printemps prochain».

Monckton repart à Halifax et confie aux «rangers» postés au fort Frederick de terminer la besogne.

En janvier, les« rangers» décident de passer à l’action. Le capitaine de la compagnie, John McCurdy, mène d’abord une mission de reconnaissance, mais meurt assommé par un arbre. C’est son premier lieutenant, Moses Hazen, qui va lui succéder. Ce sera son premier poste de commandement. Ce concours de circonstances va permettre à Hazen de révéler ses qualités de militaire et de leader, mais aussi d’exposer son côté impitoyable et même barbare.

Vers la mi-février, il atteint Sainte-Anne. Les habitants, informés de son arrivée, se sont enfuis. Selon certains comptes rendus, Hazen fait brûler près de 150 maisons ainsi qu’une chapelle. C’est sur le chemin du retour que le drame survient. Les hommes de Hazen capturent six Acadiens. Certaines sources affirment qu’ils ont été scalpés. D’autres soutiennent que deux femmes et trois enfants ont été brûlés, enfermés dans une maison.

D’autres Acadiens sont capturés, comme le chef la communauté, Joseph Godin dit Bellefontaine, dit Beauséjour. Après avoir été amené jusqu’au fort, puis à Boston, avant d’être ramené en Nouvelle-Écosse et finalement expulsé en France, Joseph Godin va raconter sa version des faits.

Il affirme que lui et son fils Michel ont été attachés à des arbres et qu’on lui a demandé de jurer fidélité au roi britannique, ce qu’il refusa de faire. Voici la suite rapportée dans un mémoire rédigé pour Joseph Godin dit Bellefontaine : «Ils en portèrent la rage jusqu’à massacrer sa fille Nastasie (fille de Michel), femme d’Eustache Paré, écraser la tête à coup de crosse de fusil à deux de ses enfants et à un fils de Michel, et à fendre la tête de la femme de celui-ci à coup de hache.»

Donc, l’une des filles de Joseph, Nastasie, ainsi que deux de ses enfants, auraient connu une mort violente, de même que la femme de Michel Godin, dit Bellefontaine, et l’un de leurs enfants. Évidemment, aucun témoin n’a corroboré ces détails macabres. Difficile à dire donc si la description est fidèle aux événements. Mais pour ce qui des scalps, il semble que les faits soient véridiques.

Le général Jeffrey Amherst, qui avait ordonné l’expédition de la rivière Saint-Jean, s’est dit choqué par l’affaire. Dans une lettre au gouverneur Lawrence, le 29 mai 1759, Amherst souligne qu’il a promu Hazen capitaine, le mois précédent, en raison de son succès lors du raid de la rivière Saint-Jean. Il dit cependant avoir appris par la suite les détails de l’expédition qui ont «terni son mérite à mes yeux, puisque je réprouverai toujours que des femmes et des enfants sans défense soient tués.»

Malgré son indignation, Amherst ne réprimandera pas Hazen. Au contraire, celui-ci au contraire va connaître une longue carrière militaire qui va le conduire à mener plusieurs campagnes, notamment lors de la Conquête du Canada puis lors de la guerre d’Indépendance des États-Unis, du côté des révolutionnaires. Promu brigadier général, il se retire de l’armée en 1783 et meurt, presque paralysé, en 1803.