L’homme faible le plus fort de la planète

Vladimir Poutine, grand amateur de judo et redoutable stratège du KGB (ancien service secret russe), semble s’abonner à une formule écœurante pour museler la dissidence politique grandissante en Russie. La meilleure stratégie n’est peut-être pas d’attaquer physiquement ses critiques, mais de les empoisonner. Il les soumet ainsi à de graves et longs problèmes de santé capables de les mettre durablement hors d’état de nuire.

L’«affaire Skripal» était exemplaire de ce funeste stratagème. Le 4 mars 2018, Sergueï Skripal (ancien agent de renseignement militaire russe devenu espion britannique) et sa fille Ioulia Skripal étaient empoisonnés à Salisbury en Angleterre, avec un agent neurotoxique Novitchok. Il était longtemps resté dans un état critique et les médecins disaient à l’époque qu’il pourrait ne pas se remettre entièrement de cet empoisonnement.

Alexeï Navalny, leader officieux de l’opposition russe, est un autre cas d’école. Il est sans doute l’homme que Poutine craint le plus sur l’échiquier politique russe. Relativement jeune, dynamique et intelligent, il a déjà courageusement défié de nombreuses tentatives pour le réduire au silence, y compris l’emprisonnement et les attaques physiques.

Le 20 août dernier, sans le moindre problème de santé connu, Navalny est soudainement violemment tombé malade. Il a été hospitalisé d’urgence dans une unité de soins intensifs de l’hôpital d’Omsk en Sibérie après une aggravation de son état de santé l’ayant plongé dans le coma pendant un vol reliant Tomsk à Moscou.

Transféré ensuite en Allemagne, les tests médicaux réalisés par un laboratoire de l’armée allemande ont fait état de «preuves sans équivoque» de l’empoisonnement d’Alexei Navalny par un produit de la famille du Novitchock. Berlin demande des «éclaircissements urgents» au gouvernement russe.

«Aucune raison d’accuser l’État russe», rétorque le Kremlin.

Que le Kremlin soit responsable du sort de Navalny ne fait pourtant guère l’objet de doute. En 2017, Navalny a fait un effort considérable pour se faire connaître en Russie et au-delà, en organisant des dizaines de rassemblements à travers le pays et ouvrant un réseau de bureaux de campagne régionaux.

Bien qu’il ait finalement été interdit de se présenter contre Poutine, beaucoup de ces bureaux régionaux sont devenus des centres locaux soutenant les militants et les politiciens de l’opposition, et menant des enquêtes anti-corruption.

Ainsi, alors même que Navalny lui-même a été empêché de se présenter aux élections, il a été en mesure d’utiliser sa plate-forme pour faire pencher la balance en faveur d’autres politiciens de l’opposition.

En 2018, Nalvany a dévoilé une nouvelle initiative qui inquiète Poutine. Connue sous le nom de «smart vote», il a mis en place un système de vote tactique qui vise à unir les votes de protestation et d’opposition autour du seul candidat dans chaque course considéré comme ayant les meilleures chances de battre les politiciens du parti Russie unie de Poutine.

Lors des élections locales, à Moscou, l’année dernière, les candidats pro-Kremlin ont ainsi subi des pertes importantes, leur nombre de sièges passant de 40 à 25 sur 45 possibles. Et Navalny a salué les résultats comme un succès pour le système de vote intelligent.

L’ascension de Nalvany en Russie coïncide avec une impatience croissante envers Poutine. La pandémie de coronavirus a eu un impact négatif sur l’économie russe, qui est aujourd’hui en chute libre, et sur la position personnelle de Poutine. La révolution populaire en Biélorussie voisine constitue aussi un mauvais présage. Tout cela conduit à une impulsion au Kremlin pour effacer les potentiels challengers.

Poutine doit agir vite. Il s’attend à ce que Donald Trump soit réélu en novembre. À en croire les services secrets américains cités dans certains médias, Poutine fait de son mieux pour aider Trump, comme en 2016.

Ses marges de manœuvre seraient considérablement réduites si au contraire c’était Joe Biden qui gagnait. Ce serait la fin de la tolérance américaine pour ses opérations de subversion anti-occidentales et son ingérence malveillante dans des endroits comme l’Ukraine, les Républiques baltes, les Balkans et le Moyen-Orient prendraient fin.

Après l’affaire Skripal, plus de 20 pays avaient suivi l’exemple de la Grande-Bretagne en expulsant des dizaines de diplomates russes. La première ministre britannique de l’époque, Theresa May, décrivait alors cette réponse comme la plus grande expulsion collective d’agents présumés du renseignement russe dans l’histoire.

Aujourd’hui, la chancelière allemande Angela Merkel fait face à des appels croissants, y compris au sein de son propre parti, pour arrêter la construction du gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. Ce projet, soutenu depuis longtemps par l’Allemagne, est achevé à plus de 90 pour cent.

Il reste toutefois à voir si l’emprisonnement de Navalny, contrairement à tant d’autres méfaits russes bien connus, forcera enfin une réaction internationale plus robuste et concertée contre Vladimir Poutine, peut-être l’homme faible le plus fort de la planète.