La faute des autres?

Acta est fabula, applaudite! «La pièce est jouée, applaudissez!», aurait déclaré à ses proches l’empereur Auguste à l’heure de sa mort. Mais au lieu d’applaudir, on se fait drôlement aller les babines virtuelles dans les médias sociaux suite à l’annonce de la victoire, pourtant prévue, du Primieur Higgs et de ses mousquetaires bleus.

Pour certains, c’est carrément la fin du monde. Plusieurs affirment avoir peur. Dans une envolée aux accents presque lyriques, une internaute soutient avoir peur «pour la francophonie, pour l’Acadie, pour la diversité, l’inclusion, l’égalité et l’équité, ainsi que pour tout le secteur culturel, de même que pour l’environnement et pour l’avenir!» Ayoye.

Quelques-uns et z’unes ont rappelé le vieil adage – peut-être trop vrai pour être populaire – qui prétend qu’on élit le gouvernement qu’on mérite. Oups!

D’autres se sont mués en statisticiens, additionnant à qui mieux mieux tous les votes n’ayant pas été souscrits en faveur des conservateurs; genre: 60,4 pour cent. C’est vrai, mais c’est pas comme ça que ça se calcule, une élection!

Bref, comme lors de chaque lendemain électoral, les vainqueurs pavoisent et les autres rouspètent. C’est normal. Et c’est bien correct.

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En fin de campagne, j’ai entendu plusieurs personnes soutenir que cette élection était une sorte de référendum sur Blaine Higgs. C’est peut-être vrai, et si c’est vrai, ce fut une erreur, une erreur populaire alimentée par tout un chacun, alors qu’une élection doit plutôt servir au peuple à tracer le devis de son avenir.

Et ce n’est pas ce qui s’est fait. Tout le temps que les francophones ont passé à se défouler au sujet de Blaine Higgs, ils ne l’ont pas consacré à parler de l’Acadie de demain, de l’Acadie au futur, de ce qui lui sera nécessaire pour assurer sa prospérité et son épanouissement.

En réalité, ce que cette élection révèle sous un éclairage cru, c’est l’absence flagrante d’un leadership acadien. C’était l’éléphant dans la pièce, un éléphant invisible qui s’est baladé incognito dans la province durant la campagne.

Certes, le chef du Parti libéral a fait de son mieux, comme il l’a dit en ondes. Mais, malgré ses bonnes intentions évidentes, il ne l’avait pas, l’affaire. Même les libéraux en étaient conscients comme l’atteste le fait qu’ils en parlaient le moins possible. Ils ont préféré perdre leur temps à darder leurs commentaires sur Higgs, haussant la visibilité de ce dernier dans les médias (donc, a contrario, sa crédibilité), ce qui ne pouvait que bien le servir auprès de l’électorat qu’il courtise. On connaît le résultat.

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En 2020, qui parle au nom de l’Acadie politique? Quelle personne représente, symbolise, incarne (choisissez le mot que vous préférez) l’Acadie, la francophonie, les espoirs, les aspirations, le devenir du peuple acadien?

Bien malin celui ou celle qui pourrait répondre à cette question à l’heure actuelle.

Certains opineront que c’est la SNA, vu que c’est l’organisme parasol chargé de représenter les intérêts de l’Acadie sur la scène internationale. Peut-être est-elle justement en grande tournée planétaire puisqu’on qu’on n’a pas entendu parler d’elle depuis des lunes.

Est-ce plutôt la SANB qui vient de se doter d’un nouvel aréopage de dirigeants apparemment plus portés sur le militantisme tonitruant à courte vue que sur la recherche consensuelle à long terme?

Qui parle au nom de l’Acadie? Les députés, ministres et sénateurs qui soutiennent s’engager au nom de l’Acadie et qui sitôt élus ou nommés s’imposent le silence au nom de leur parti?

Qui parle au nom de l’Acadie? Serait-ce le Conseil économique? Les artistes de l’AAAPNB? Les enseignants de l’AEFNB? Les juristes de l’AJEFNB? Les maires de l’AFMNB? L’Université et ses trois campus, la Sainte Trinité de l’Acadie, qui tire le diable par la queue?

Ciel, doit-on imposer ce fardeau seul à cet infortuné Dominic LeBlanc, député, ministre, fils de son illustre père, qui semble devoir porter le poids historique de l’Acadie sur son dos, malgré de sévères ennuis de santé?

En vérité, la réponse est simple: personne ne parle au nom de l’Acadie. Les générations futures noteront qu’à ce moment-ci de son histoire, l’Acadie était aphone.

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Et c’est là le problème. Inutile de pourchasser Blaine Higgs et tous les dirigeants unilingues anglais sous prétexte de non-bilinguisme personnel.

Inutile de reprocher aux anglophones de mal représenter la francophonie acadienne du Niou-Bi quand cette même francophonie brillait par son absence lors du faux débat «français» des cinq chefs anglophones des partis politiques de la province!

En 2020, qui empêche les francophones de militer dans les différents partis politiques de la province, tous les partis moins un, et d’en devenir chef?

Si Louis Robichaud avait agi ainsi, il n’y en aurait jamais eu de chances égales pour tous. Et si Richard Hatfield et Jean-Maurice Simard avaient rechigné à poursuivre son œuvre, l’Acadie serait en voie de disparition.

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Ça peut faire rire la galerie que de s’époumoner contre le Primieur Higgs à coup d’émoticônes sur les médias sociaux, mais ça ne fera pas avancer l’Acadie d’un pas. Au contraire.

Il faut arrêter d’attendre après les autres, d’attendre que quelqu’un nous «sauve» à notre place. L’Acadie doit prendre ses affaires en main, une fois pour toutes, comme le met en pratique depuis cinq ans, simplement et fructueusement, le collectif Imaginons la Péninsule acadienne autrement.

Pas besoin de fonder un nouveau Parti acadien (qui serait pogné pour rejouer les vieilles querelles sur la création d’une province, ou que sais-je encore). Ça signifie simplement être ce que l’on est: des francophones en terre d’Amérique QUI VIVENT EN FRANÇAIS en Amérique.

Et pas des francophones «right fiers» mais des francophones «TRÈS fiers». Que cela soit dit aussi, une fois pour toutes.

On laisse mourir notre langue autour de nous en accusant les autres de ne pas s’en occuper à notre place avec des résultats électoraux qu’on déplore.

Quand on laisse mourir sa langue, c’est son âme qu’on tue à petit feu. Et ça, c’est pas la faute des autres.

Han, Madame?