C’était le 19 mars, fête de saint Joseph. Ce jour-là, à Inkerman, nous avons célébré une dernière messe avant d’être confiné. La dernière messe de l’avant-COVID: avant les marques sur les planchers des églises, avant les bancs proscrits, avant le contrôle et la désinfection à l’entrée. Je croyais que la situation allait durer quelques semaines. Or, il y a six mois aujourd’hui.

Les choses reviennent à la normale dit-on. À la «nouvelle normalité» plutôt. Parce qu’on ne peut pas se faire des accroires: peu de choses sont comme avant. Et pour durer, ça prend du courage. Cette vertu nécessaire pour aller au-delà de la peur et au-devant des épreuves. Mais c’est quoi le courage? Peut-on être trop courageux? Comment le transmettre? J’ai cherché à y répondre.

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Ces jours-ci, j’admire le courage des manifestants à Minsk pour dénoncer la réélection frauduleuse de Loukachenko. Et celui des sauveteurs bravant les feux de forêts et les ouragans. Il y a aussi le courage des malades qui luttent et persévèrent. Celui des athlètes et des sauveteurs, celui reconnu avec des médailles de bravoure. Mais le courage n’est pas limité à ces personnes d’exception.

Dans le mot «courage», il y a le mot cœur. Être courageux, c’est mettre du cœur à nos vies. À tout ce que nous faisons. À toutes les heures de la journée. C’est peut-être avec cette attitude que nous pouvons envisage avec sérénité les semaines et les mois qui viennent.

Prendre le chemin de l’école en dépit des risques, c’est faire preuve de courage. Envisager les jours aux soins palliatifs comme une étape bénéfique de la vie, c’est un signe de courage. Vivre les prochains mois d’incertitude assurés de pouvoir franchir le cap, c’est aussi une forme de courage.

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Notre époque est aux excès. Ce n’est pas là qu’on doit se situer: le courage a parfois besoin d’être modéré et orienté. Un excès de courage peut mener à des sacrifices inutiles, à des blessures corporelles évitables, à des répressions coûteuses.

Pour moi, les gens qui dénoncent la science en ne respectant pas les consignes au nom de la liberté ne sont pas courageux; ils filtrent leurs sources. Ceux qui font de la désobéissance civile le premier moyen pour revendiquer leurs droits ne sont pas courageux; ils manquent de prudence. Et ceux qui poussent leur corps au-delà des limites raisonnables ne sont pas courageux; ils sont téméraires.

Ce n’est pas de pseudo-héros dont le monde a besoin, mais de gens courageux, qui prennent la vie à cœur. Ça demande du courage de chercher la vérité au lieu de se complaire dans la désinformation dont pullulent les réseaux sociaux. Le courage, ce n’est pas seulement d’affronter le danger; il faut aussi pouvoir regarder la situation en face pour discerner ce qu’il convient de faire.

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Du marathon que j’ai couru (le seul!), une image m’est restée: une femme, courbée par le grand âge, était penchée sur le rebord de sa fenêtre du troisième (ou 4e) étage. Dans cette petite ruelle romaine, sa voix résonnait sur les murs des immeubles voisins: «Coraggio! Coraggio!»

Cette femme a donné de l’ardeur à mes efforts. Elle encourageait les autres à accomplir ce qu’elle ne pouvait pas faire. Elle se réjouissait des efforts et des réussites des autres. Elle agissait avec cœur. Elle parlait avec son cœur. Elle croyait en mes capacités de pouvoir terminer l’épreuve.

Pour susciter et nourrir le courage chez l’autre: faire naître la confiance en lui et dans sa capacité d’atteindre une finalité satisfaisante et réjouissante. L’harmonie qui résulte de la confiance en soi et en l’avenir est au fondement du courage.

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C’est un marathon dans lequel nous sommes engagés. Plus éprouvant: un ultra-marathon! Dans l’épreuve sur route, des bornes indiquent ce qu’il reste à parcourir; c’est encourageant de savoir connaître la moitié du parcours, et plus encore de sentir la proximité avec le fil d’arrivée.

Ce serait consolant de savoir que nous avons dépassé la moitié du parcours pandémique, ou d’apprendre que la fin approche. Mais nul ne le sait. Nous devons puiser notre courage ailleurs: en nous et autour de nous. Comme Lui, marchant dans l’adversité, «prendre avec courage la route vers Jérusalem» (Luc 9).