Le triomphe de l’anglo-pouvoir

Le Primieur Higgs n’a pu s’empêcher, au soir de sa victoire électorale, d’exprimer son mépris envers les francophones du nord de la province qui, selon lui, voteraient pour un abat-jour, en autant qu’il soit rouge. Comme mesquinerie, c’est dur à battre.

S’il était un néophyte politique, on pourrait passer l’éponge en mettant cette insulte sur le dos de l’inexpérience. Mais de la part d’un premier ministre, qui fut également député et ministre dans un autre gouvernement, c’est inexcusable.

Et quand on ajoute à cette réalité son engagement passé envers un parti politique dont le but avoué était de brimer les droits des francophones, l’insulte devient une injure.

Et c’est cet homme arrogant qui sera fiduciaire des droits linguistiques individuels et collectifs des francophones du Niou-Brunswick au cours des quatre prochaines années?

Ça promet!

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Le problème de Blaine Higgs, outre le fait qu’en matière de francophonie il ait atteint un degré d’incompétence inouï, c’est qu’il ne semble pas conscient du fait que son attitude et son ignorance aggravent le clivage politique dans sa province.

Les chances d’harmoniser les rapports culturels entre les communautés anglophone et francophone, rapports déjà mis à mal au cours des dernières années dans la question des autobus scolaires, des ambulanciers, de la fermeture des urgences en région, de la saga du député Gauvin, entre autres, se réduisent comme peau de chagrin.

On peut se demander si Higgs n’est pas venu faire au Parti conservateur ce qu’il n’a pu accomplir dans le notoire Parti Confederation of Regions. Le CoR aurait-il créé sa propre Patente, une anglo-patente qui travaille par en-dessous afin de prendre le dessus?

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Je me suis posé la question quand j’ai su que son gouvernement voulait se débarrasser de l’Institut de Memramcook, l’ancien collège Saint-Joseph, dont il est propriétaire.

Pardonnez-moi une nouvelle offensive, possiblement la dernière, visant à sauver ce monument patrimonial des griffes de politiciens et d’entrepreneurs qui, sous prétexte de protéger cet emblème du patrimoine national acadien, s’apprêtent à signer son arrêt de mort.

Maintenant qu’il a les coudées franches pour envoyer promener l’Acadie, il serait très étonnant que le Primieur Higgs se prenne soudainement d’affection pour nos «vieilles bâtisses». Que nenni!

Il entend plutôt refiler la patate chaude à un «entrepreneur pomiculteur» dont le dossier d’affaires serait suffisamment en compote – à en croire un article de Radio-Canada daté du 18 septembre, signé par le journaliste François LeBlanc –, pour que s’élèvent dans la classe politique francophone, toutes couleurs politiques confondues, de sérieuses objections à cette transaction.

Mais non. On se contente de zipper ses lèvres, de baisser les yeux, de baisser la tête, de baisser les bras. Ne reste plus qu’à se mettre à genoux.

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Le Gallant gouvernement avait fait un bon geste envers l’Acadie quand il a acheté l’Institut il y a quelques années et promis une trentaine de millions, je crois, pour y effectuer d’importants travaux de réfection.

Nul doute que si les élections provinciales de 2018 avaient été remportées par les libéraux, l’Institut eut connu un sort différent car le gouvernement fédéral, lui aussi libéral, y aurait vu, n’en doutons pas.

Aujourd’hui, je me demande si ce gouvernement fédéral, sensible à l’Acadie, ne pourrait pas venir à la rescousse. On m’a dit que le fédéral ne s’investissait dans la sauvegarde d’édifices patrimoniaux et autres que lorsqu’il en était propriétaire. N’est-il pas possible d’envisager que cela se fasse, qu’il en acquiert la propriété en usant d’un droit de préemption? Et que l’ancien collège Saint-Joseph soit reconnu comme un monument historique national, comme c’est le cas du Monument Lefebvre sis juste à côté, ce qui assurerait au moins la pérennité de l’édifice?

Bien sûr, il faudrait aussi un engagement des milieux politiques francophones, fédéraux et provinciaux, ainsi que l’appui de la société civile.
Serait-ce si extravagant d’y croire?

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Si j’ai voulu sauver ce monument, c’est un peu parce que j’étais de la toute dernière fournée d’étudiants admis au collège en 1964. Rescapé d’un foyer nourricier, ça m’a sauvé la vie. Et c’est là que j’ai découvert l’Acadie.

L’histoire de cette institution vibre non seulement dans ses vieilles pierres, elle vibre à travers l’histoire de l’Acadie, par la Convention nationale de 1881, dans l’œuvre de Pascal Poirier, de Louis J. Robichaud, de Roméo LeBlanc et de milliers d’autres sans qui l’Acadie ne serait peut-être plus là n’eût été du collège Saint-Joseph.

Comme je le radote depuis plus d’un an pour sauver l’Institut, j’avais proposé d’y installer une éventuelle Bibliothèque [et Archives] nationales de l’Acadie. Je doute maintenant que cette idée, valable pour des siècles à venir, voie le jour dans ce contexte.

Beaucoup de personnalités acadiennes m’avaient dit, en privé, qu’elles appuyaient cette idée. Mais la plupart ont préféré garder silence en public.

Tout comme la SANB, la SNA, l’AAAPNB, les sociétés culturelles, les municipalités, et tant d’autres organismes acadiens.

Certains silences sont tristement éloquents.

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J’en déduis qu’il n’y a pas d’intérêt réel et substantiel pour une Bibliothèque nationale de l’Acadie.

J’imagine qu’on se contentera éventuellement un jour d’apposer à l’entrée du Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson (CEAAC) de l’Université de Moncton une jolie petite plaque dorée portant l’inscription «Bibliothèque nationale de l’Acadie». Yéé.

Pourtant, une Bibliothèque nationale est une institution à part entière, fondée par une loi du gouvernement. Et la loi 88, la fameuse loi sur l’égalité enchâssée dans la Constitution, reconnaît bel et bien aux francophones du Niou-Bi le droit à leurs institutions distinctes. Encore faut-il en vouloir, des institutions!

Mais faut pas trop en demander. Tout d’un coup qu’on l’obtiendrait!

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Contentons-nous plutôt de projets à courte-vue, susceptibles de durer 10, 15, 20 ans peut-être, avant qu’une autre crise économique, politique ou sanitaire ne vienne menacer à nouveau la survie de l’édifice comme tel.

Jusqu’à ce que de guerre lasse on jette la bâtisse par terre sous un torrent de larmes de crocodiles grosses comme des œufs d’autruche.
Entre-temps, l’Acadie poursuit sa dérive vers un avenir fuyant devant elle. C’est le triomphe de l’anglo-pouvoir.

Han, Madame?