Tante Blanche, un personnage plus grand que nature au Madawaska

Figure emblématique du Madawaska, Marguerite Blanche Thibodeau, surnommée «Tante Blanche», qui a vécu au 18e et début du 19e siècle, est toujours honorée des deux côtés de la rivière Saint-Jean pour le rôle crucial qu’elle a joué lors de la grande disette de l’hiver 1797 et ses gestes de bonté envers les habitants dans cette colonie naissante.

«Marguerite Blanche Thibodeau est considérée la mère ou la tante de plus de la moitié de la population du Madawaska», peut-on lire dans la note de présentation du livre «Tante Blanche» une biographique écrite par Serge Patrice Thibodeau.

Avant de devenir une légende, Marguerite Blanche Thibodeau, à l’image du peuple acadien, a vécu son lot de déracinements et d’épreuves pendant les années du Grand Dérangement et de ses suites.

Elle est née en 1738 dans la région de Grand-Pré, fille de Jean-Baptiste Thibodeau, dit Cramatte, et de Marie LeBlanc. Du côté paternel, elle était l’arrière-petite-fille de Pierre Thibodeau, premier du nom en Acadie, et fondateur, avec certains de ses fils, de Chipoudie (près de Riverside-Albert, Nouveau-Brunswick, rive nord de la baie de Fundy). Du côté maternel, contrairement à ce qui a été longtemps avancé, elle n’était pas la petite-fille du célèbre notaire René LeBlanc de Grand-Pré, mais du frère de celui-ci, François.

Aux environs de 1750, alors que les tensions sont de plus en plus fortes entre les Acadiens et le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Edward Cornwallis, la famille Thibodeau entreprend un exil de quelques années qui se terminera (pour le moment) à la Sainte-Anne-des-Pays-Bas, sur les rives de la rivière Saint-Jean.

Marguerite Blanche va épouser Joseph Cyr, dont la famille est également nombreuse à cet endroit, en 1758, croit-on. Nous sommes au moment où le lieutenant-colonel Monckton et ensuite Moses Hazen vont ravager les établissements acadiens de la rivière Saint-Jean.

Plusieurs Acadiens, dont les clans Thibodeau et Cyr, décident alors de se déraciner une autre fois et remontent la rivière pour se rendre jusqu’à la région de Kamouraska, au Canada. Marguerite Blanche et son mari y restent quelques années, mais reviennent ensuite dans la région de Sainte-Anne avec plusieurs autres Acadiens et quelques Canadiens.

Ce deuxième séjour dans la région de la rivière Saint-Jean sera plus long, mais la Révolution américaine y mettra fin lorsque les loyalistes fidèles à la Couronne britannique décideront de quitter les États-Unis. Des milliers d’entre eux aboutiront dans ce qui deviendra le Nouveau-Brunswick, notamment dans la région de Sainte-Anne, où ils fonderont une nouvelle ville: Fredericton.

Les autorités ne veulent plus des Acadiens et font tout pour les déloger. Alors que certains partent pour les villages acadiens existants de Memramcook et Caraquet, Marguerite Blanche Thibodeau et Joseph Cyr, avec d’autres membres de leurs familles et d’autres habitants de l’endroit repartent vers le nord. Ils seront les pionniers du Madawaska actuel et fonderont en 1785 l’établissement de Saint-Basile (maintenant un quartier de la ville d’Edmundston).

Affiche descriptive «Tante Blanche Museum» à Saint-David, Maine.

L’horrible hiver 1797 au Madawaska

Une dizaine d’années plus tard, Marguerite Blanche a presque 60 ans quand surviendra l’une des plus grandes épreuves de sa vie. Une épreuve qui démontrera sa force et son courage.

En 1796, l’automne trop froid est désastreux pour les récoltes. L’hiver 1797 qui suivra sera qualifié de «grande disette», ou encore de «misère noire». Plusieurs habitants se sont réfugiés au Canada ou ailleurs. Arrive un moment où il ne reste presque plus de nourriture pour ceux qui sont restés. Les hommes décident de partir à la chasse dans des conditions très difficiles.

Ce qui va suivre tient de la tradition orale. L’histoire, rapportée presque identiquement d’auteur en auteur, veut que Marguerite Blanche, alors qu’il a neigé pendant huit jours, monte sur des raquettes, fait le tour des maisons des mieux nantis pour prendre quelques biens qu’elle distribue aux plus pauvres, tout en leur prodiguant des soins et en les réconfortant.

«Ensevelissant les morts, arrachant à la tombe les victimes qui allaient y descendre sans son secours inespéré, elle prodiguait ses soins, relevait le moral de ceux qui se laissaient abattre par l’infortune et la faim», a raconté Thomas Albert dans son livre d’histoire sur le Madawaska. Quelques jours plus tard, les hommes reviennent avec des provisions. Après des requêtes de la population, le gouvernement à Fredericton leur enverra également de l’aide au printemps.

Véritable vénération pour Tante Blanche

Marguerite Blanche devient Tante Blanche et son personnage devient plus grand que nature. Thomas Albert affirme qu’elle devient l’objet d’une vénération générale qui tenait du culte: «Elle guérissait les malades, chassait les sorts, trouvait les objets perdus, réconciliait les ennemis, donnait la chance par ses souhaites.»

Elle mourra à Saint-Basile en 1810, à l’âge de 72 ans.

Sur une pierre tombale érigée au cimetière de l’endroit, on la décrit comme la «véritable mère du Madawaska». En 1970, le «Tante Blanche Museum» est construit à Saint-David, au Maine, où le Madawaska original s’étendait avant qu’on ne fixe la frontière entre l’État américain et le Nouveau-Brunswick.

En 1994, un lieu de mémoire en hommage à Tante Blanche a été aménagé dans un jardin privé de Saint-Basile, le «jardin de Gus». Le personnage historique a souvent été intégré au spectacle l’«Acadie des terres et forêts».

Monument en l’honneur de Tante Blanche située dans le «Jardin de Gus», un jardin privé à Saint-Basile. – Crédit: Nicole Lang

Enfin, en 2014, la microbrasserie «Les brasseurs du Petit Sault» ont créé une bière au nom de Tante Blanche.

La microbrasserie «Les brasseurs du Petit Sault» d’Edmundston ont une bière au nom de Tante Blanche. Dévoilé au printemps de 2014, l’année du CMA.

Pour conclure, voici les mots de l’auteur Serge Patrice Thibodeau : «La vie extraordinaire de Marguerite Blanche Thibodeau représente à elle seule l’indéfectible courage, la détermination, voire l’héroïsme de centaines de femmes acadiennes qui méritent qu’on se souvienne d’elles.»