Au printemps dernier, les épiciers et les centres de jardinages ont manqué de graines. J’ai cherché des bulbes d’oignons, en vain; j’ai dû me résigner à accepter les quelques-uns qu’une amie du jardin communautaire m’a offert.

Il fallait s’y attendre. Cet automne, on manque de pots pour la mise en conserve. Il n’y a pas que le Carrefour de la Mer qui a sa «brôkerie». Presque toutes les maisons voisines d’un potager ont la leur. Et quel bonheur: ça sent bon depuis plus de deux mois.

Les odeurs sucrées de fraises et de framboises ont ouvert le bal. Ensuite, l’air salin domestique s’entremêlait avec celui de l’autre côté de la fenêtre lorsqu’on mettait des fruits de mer en pot. Ces dernières semaines, ça sent les épices et le vinaigre pour les marinades. Et dans peu de temps, les clous de girofles feront sentir leur parfum en rehaussant la saveur de la chair des citrouilles.

Il n’y a pas que l’odeur qui réjouit! La beauté de ces pots alignés les uns à côté des autres dans les armoires. De toutes les couleurs: rouge des betteraves, orange des citrouilles, jaune des blés d’Inde, vert des haricots, bleu des bleuets. Un véritable arc-en-ciel! Mais celle-ci va tenir sa promesse: ça va bien aller… côté nourriture. Malgré les aléas de la pandémie, les fourmis de la fable auront de quoi manger.

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Préparer des conserves, c’est de l’ouvrage! Il faut choisir les légumes (cueillis ou achetés) et les blanchir; nettoyer les pots et les remplir (mais pas trop); stériliser (en attendant le fameux petit «clic» attestant que tout est correct) et ranger dans en endroit obscur, sec et frais. Mais la préparation des conserves, c’est aussi un art. Un art de vivre.

Faire des conserves ou préparer des marinades, c’est s’engager sur un chemin de contemplation. Répéter le même geste pendant des heures (comme couper des tomates en dés ou enlever la peau des betteraves) libère le cerveau de ses inquiétudes, de ses peurs, de ses projets futiles. Il faut se concentrer sur la tâche à faire. Sinon, on peut facilement se couper!

Les philosophes orientaux disent que la répétition d’un même geste, c’est «zen», sain pour la vie intérieure. Les chrétiens ont aussi compris cela et n’hésitent pas à recommander une prière répétitive, comme celle du chapelet ou la prière du pèlerin russe. Comme un mantra, elle crée un vide intérieur, réceptacle pour accueillir plus grand que soi.

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J’admire ces gens qui font des réserves pour les mois qui viennent. Ces maîtres des conserves participent à une écologie saine. Imaginez quel coût pour un pot de confiture faite avec quelques fruits mélangés à une tonne de sucre et d’additifs, qui a voyagé des milliers de kilomètres pour se retrouver sur l’étagère de l’épicerie. Un coût économique! Surtout écologique!

Mettre en conserve nos précieux végétaux, c’est entrer dans un mode de vie bénéfique pour notre écosystème. C’est utile de transmettre à nos enfants et nos petits-enfants cette façon de faire et de vivre. Peut-être que le meilleur moyen de leur donner le goût de préserver les aliments, c’est de leur offrir leurs petits fruits préférés en conserve.

C’est un des plus beaux cadeaux à (s’) offrir: un pot de conserve. À l’intérieur, il y a la générosité de la nature transformée par l’ardeur du travail. Il y a aussi des heures de dévouement et d’amour. Il y a toujours un peu de soi offert à quelqu’un d’autre. Voir le sourire béat de la personne qui reçoit l’amour dans un pot est un cadeau pour l’âme.

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Ouvrir un pot de conserve, c’est vivre un moment d’été en plein mois de janvier. Parce que dans chaque pot de marinades, il y a le souvenir des plants de tomates mis en terre au printemps; le rappel des jours de soleil qui les ont fait fleurir; la joie de la récolte; et le plaisir anticipé à l’automne d’ouvrir un pot en pleine tempête d’hiver.

Si on pouvait aussi mettre en conserve les bons moments de la vie: les repas bénéfiques entre amis, les marches en forêt, les visites intergénérationnelles. Pour les ouvrir aux jours de disette et d’ennui. Il me semble que ça doit être possible. J’essaie ça cette année. C’est ma recette. Vous pouvez la prendre vous aussi, la recopier et la transmettre. À vos conserves!