Il y a un an, le réveil du 3 octobre a été difficile pour plusieurs. La veille, un accident routier amputait la communauté chrétienne de trois membres appréciés: sœur Gisèle Turgeon, sœur Annette Haché et Régine Noël Beaudin. Cet anniversaire m’a donné le prétexte d’aller visiter les religieuses au couvent de Lamèque pour jaser avec ces femmes au cœur grand comme le monde.

Je voulais m’informer sur la manière qu’elles avaient passé la dernière année. D’emblée, elles m’ont dit que notre échange n’aurait pas pu se faire il y a quelques semaines. Ce n’est que récemment qu’elles peuvent parler de cet événement tragique sans pleurer. Des blessures ont guéri. Elles ont accepté que je partage ceci avec vous.

Sœur Lucie Paulin et sœur Gabrielle Haché sont les deux survivantes (on pourrait aussi dire miraculées) de l’accident. Elles sont «des femmes fortes et généreuses», selon l’expression de sœur Gabrielle Kerry, venue les rejoindre l’automne dernier pour les épauler dans leur mission. Avec l’humour qui les caractérise, sœurs Paulin et Haché disent avoir eu besoin de la jeunesse de sœur Kerry (éclats de rire), alors qu’elle est l’aînée du groupe.

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Ces jours-ci, plusieurs parmi nous vivent des deuils liés à la pandémie. Deuil d’un emploi, d’une relation, d’un projet de vie. Deuil d’une manière de vivre et d’activités sociales. Deuil aussi d’êtres chers qui s’en vont. Comment consentir à ces pertes et vivre sereinement ces passages? L’expérience de ces religieuses peut nous aider.

Lorsque nous avons commencé à parler de la dernière année, elles m’ont dit que jusqu’en mars, elles n’étaient tout simplement pas capables de reprendre leurs engagements communautaires. Elles n’en avaient pas la force. Le temps du confinement est alors arrivé, ce qui a prolongé leur temps de récupération.

Elles ont expérimenté que «le temps arrange les choses». Ça ne vaut pas la peine de s’agiter pour accélérer le processus d’un deuil. Le repos est nécessaire pour permettre au corps de guérir. Il permet aussi au psychisme de se rétablir: il aide à voir plus clair en laissant se déposer au fond de soi (comme au fond de la mer) les résidus qu’une tempête soulève et active.

Pendant cette convalescence, ces consacrées ont accepté l’aide médicale et psychologique pour guérir. En les écoutant me dire à quel point elles ont bénéficié de ce soutien, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’est un juste retour des choses. Tant de fois, elles-mêmes ont réconforté et soigné les blessures des autres.

À ce repos, un immense courant de sympathie les a soutenues. Il y a eu le soutien des membres de la paroisse et d’ailleurs. Des amies et des parents les ont visitées. Et tant d’autres se sont informés de leur rétablissement. À la poste ou à l’église, en marchant ou en faisant leur épicerie, elles entendaient des gens leur dire: «on prie pour vous».

L’accompagnement de leur communauté religieuse Jésus+Marie a été rendu visible par la visite immédiate de leur supérieure provinciale (venue de Rome, alors qu’elle y était pour le chapitre, réunion importante pour la congrégation). Elle est revenue en novembre passer une dizaine de jours sur l’île. D’autres religieuses sont aussi venues de Québec. Cette proximité a été un baume.

Elles ajoutent l’importance de la vie spirituelle: soigner le cœur en même temps que le corps. La vie religieuse apporte déjà un cadre qui soutient la prière. Lors de la pandémie, elles ont été fidèles à la messe télévisée quotidiennement et présidée par le pape; elles ont vécu le triduum pascal avec François. Depuis la fin de la pandémie, elles continuent de prier avec les ressources médias.

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Un an après, que retenir? Comme pour plusieurs deuils, une page se tourne avec cet anniversaire. D’ailleurs, chaque jour est une page que nous écrivons dans l’histoire de nos vies. Chacun peut choisir ce qu’il écrit selon Sr Lucie. Elle poursuit: «La dernière année m’a transformé et m’a ramené à l’essentiel. J’ai découvert la fragilité de la vie; en même temps, ma relation avec Dieu s’est approfondie».

Sr Gabrielle avoue prier différemment: il ne s’agit pas seulement de prier avec difficulté, mais de prier la difficulté. Peu à peu la sérénité s’installe; les questions font place à l’acceptation de la vie telle qu’elle est. Dans la prière, les religieuses se sentent en communion avec celles qui les précèdent sur l’autre rive.

Elles veulent rester unies à leurs consœurs, à Régine et à leurs familles.

À la fin d’un deuil, il y a une étape que les thérapeutes nomment «l’héritage»: recueillir pour soi et en soi ce qui a été apprécié chez l’autre. Parlant de sœur Gisèle Turgeon, sa douceur et sa bonté discrète sont autant de perles qui font partie d’un collier de grande valeur. De sœur Annette, elles retiennent son dévouement inlassable pour enseigner la musique et la beauté comme un chemin vers l’âme. De Régine, elles n’oublient pas sa foi et sa joie de faire partie de l’Église.

Ces femmes ne sont pas oubliées. Elles continuent de faire partie des souvenirs glorieux de la vie religieuse sur les îles acadiennes. Après un apostolat rempli et fructueux, qu’elles reposent en paix. Et pour celles qui restent à Lamèque, qu’elles vivent en paix!

roromme_chantal
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