C’est un nouveau rituel. Peu à peu, il a pris sa place dans le paysage. Devant la banque, à l’entrée du supermarché, sur le trottoir devant les services gouvernementaux, face à la porte d’un professionnel de la santé, on voit une file. Les gens attendent leur tour.

Il faut faire la queue pour entrer au magasin, chez le dentiste, même à l’église. La scène se ressemble un peu partout: des gens, plantés sur une indication marquée au sol, comme les plants d’un sillon de jardin. Alignés les uns derrière les autres en rang d’oignons.

Autrefois, dans l’autre monde, on attendait à l’intérieur. Assis en feuilletant des magazines. Cette époque est révolue: la chaise pourrait être contaminée. Imaginez ce que les magazines pourraient nous transmettre en cas de pandémie: plus que de l’information! Les salles d’attente sont rares.

Aujourd’hui, on attend debout. Souvent dehors. Devant une porte qui sert d’entrée seulement. Un client sort, aussitôt il est remplacé par un autre. Une vigie pose des questions. N’oubliant pas de leur dire que le lavage des mains est obligatoire.

On ne remplit plus une salle de cinéma, une église ou même un stade en quelques minutes. Ça prend du temps: les gens entrent au compte-gouttes. Avec parcimonie. On ne parle même plus de marée humaine. Les gouttes suffisent à peine pour faire une flaque d’eau.

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On fait la queue. On en avait l’habitude dans les files d’attente à l’aéroport. Ces longues queues enroulées sur elle-même, comme celles du cochon. Maintenant, on évite que les gens soient si rapprochés les uns des autres. La queue doit être linéaire, comme celles des oiseaux exotiques. On a de la grâce!

Les gens attendent. Avec patience et respect. Personne n’ose passer devant les autres. La société est devenue égalitaire: personne n’a de privilège. Le temps est précieux pour tout le monde.

Les gens se regardent; ils se sourient avec les yeux. Certains regardent leur écran. Ils n’osent pas trop parler. Même avec un masque, il y a la crainte de brimer les règles sanitaires.

Parfois, il y en a un qui s’impatiente dans la ligne. Il se met à critiquer les employés. Il pousse l’audace jusqu’à critiquer des bénévoles. On le regarde. On n’ose pas rien dire. Une parole de notre part pourrait mettre de l’huile sur le feu. Mais c’est clair: il suscite un malaise.

Heureusement qu’il représente l’exception. Il brise l’harmonie, nourrit la colère, suscite la désapprobation. La plupart des gens tentent de l’ignorer. Ils font preuve de compréhension: ça pourrait peut-être se faire autrement, peut-être aussi d’une manière plus efficace, mais pourquoi s’en prendre à un employé ou à un bénévole?

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Merci à ces nombreuses personnes qui acceptent de se mettre en ligne. Qui respecte les consignes. Même sans toujours les comprendre. C’est mon merci de l’Action de grâce cette année.

Merci à ceux et celles qui font la file. La file indienne! Les origines de cette expression sont variées. Aux hypothèses déjà avancées, on pourrait ajouter le désir de niveler les cultures en faisant entrer dans le rang les peuples dont les cultures contrastent avec celles des conquérants. Dommage de se priver d’un si riche patrimoine! Heureusement qu’il y des coutumes qui demeurent: les Premières Nations apportent une profondeur aux origines de notre repas d’Action de grâce.

Avant que Frobisher et son équipage célébrèrent un repas d’Action de grâce pour leur traversée et leur arrivée à Nunavut en 1578; avant que l’Ordre du Bon Temps réunissent des familles Acadiennes et Mi’kmaques autour de repas de fête; avant qu’un congé civique soit octroyé à l’automne pour remercier le Créateur de ses bienfaits.

Avant tout cela, les autochtones avaient l’habitude des festins à l’occasion des récoltes d’automnes. Pour louer notre sœur et mère, la terre, parce qu’elle nous porte et nous nourrit. Être en action de grâce pour l’apport des Premières Nations à la diversité culturelle de notre pays, c’est peut-être un pas à faire sur un chemin de reconnaissance, de vérité et de réconciliation.