Le retour du risque nucléaire 

Il y a une semaine, la Corée du Nord présentait au monde la plus grande exhibition d’armes jamais dévoilée lors d’un défilé militaire célébrant le 75e anniversaire du parti des travailleurs au pouvoir. On y apercevait un missile balistique intercontinental qu’un expert a qualifié de «monstre».

«Le nouveau missile nord-coréen est le plus grand ICBM mobile au monde, peut atteindre n’importe quelle ville américaine et tuerait 2,5 millions de personnes en quelques secondes», selon un autre expert

Ce type de missile est principalement conçu pour la livraison d’armes nucléaires (livraison d’une ou de plusieurs ogives thermonucléaires).

Le leader nord-coréen a cette fois pris le soin d’indiquer que son défilé militaire avait un dessein purement «démonstratif, et non provocateur». Kim Jong-un a également emballé le dévoilement du nouveau matériel dans un discours plus doux, loin des slogans anti américains des années précédentes.

En Occident, les analystes n’en demeurent pas moins préoccupés. À l’été 2017, le président Donald Trump se vantait de pouvoir faire pleuvoir «feu et furie» sur la Corée du Nord, dont il affublait le dirigeant de sobriquets peu flatteurs («little short man», «rocketman», parmi d’autres).

Par la suite, dans l’un des revirements diplomatiques les plus loufoques de sa folle présidence, Donald Trump allait rencontrer le dirigeant nord-coréen à trois occasions (Singapour, Vietnam, Corée du Nord). Trump s’est manifestement fait avoir par l’habile «enfant nucléaire» nord-coréen. Doit-on craindre le pire?

Il y a un an, le politologue Michel Fortmann publiait un petit livre intitulé Le retour du risque nucléaire (PUM, 2019). Il y est question des essais de missiles balistiques, des tests nucléaires répétés de la Corée du Nord et du programme nucléaire iranien qui suscitent beaucoup d’inquiétudes.

Le retour des tensions militaires entre la Russie, l’OTAN et les États-Unis n’est pas moins préoccupant. De leur côté, l’Inde et le Pakistan ont vécu depuis la fin des années 1990 plusieurs crises graves durant lesquelles ils ont brandi la menace du nucléaire.

Fortmann en concluait que les armes nucléaires étaient de retour dans l’actualité internationale et, avec elles, la peur d’une confrontation entre grandes puissances.

En 1945, la Seconde Guerre mondiale prenait fin après une frappe nucléaire contre le Japon. Depuis, les armes nucléaires n’ont jamais été utilisées dans un autre conflit.

Les plus redoutables qu’on ait jamais mises au point, les armes nucléaires représentent pour leurs détenteurs davantage un moyen de dissuasion qu’un instrument de guerre.

Le regain d’intérêt pour la prolifération nucléaire pourrait-elle néanmoins mettre fin à ce que les spécialistes ont appelé le puissant « tabou nucléaire », ayant interdit l’emploi des armes nucléaires, qui a pris forme dans le système global?

Un rapport publié en septembre par deux think tanks américains mettait en garde contre le déclin de l’influence américaine et son retrait de l’ordre international, ainsi que la montée des dirigeants autoritaires, contexte qui alimente la prolifération nucléaire.

Les grandes puissances méritent ainsi une partie du blâme. Les États-Unis dépensent actuellement 1,2 trillion pour moderniser leur arsenal nucléaire. Les dépenses mondiales en armes nucléaires ont atteint l’an dernier 73 milliards de dollars.

Un groupe d’experts en contrôle des armements avertissait récemment que les États-Unis «se tournaient vers le chaos nucléaire avec des conséquences potentiellement désastreuses».

Les politiques adoptées durant la présidence de Barack Obama (2009 à 2011) traduisaient une volonté de poursuivre la réduction des arsenaux russes et américains, mais aussi de relancer les efforts en matière de non-prolifération.

Trump a toutefois quitté l’accord nucléaire avec l’Iran en 2018. L’année suivante, il quittait le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), qui gardait les missiles nucléaires hors d’Europe depuis la guerre froide.

Avec lui, les États-Unis se sont également retirés de l’accord (OST) convenu en 1992 comme un moyen de renforcer la transparence et la confiance entre la Russie et l’Occident par des survols d’observation du territoire de l’autre.

Quant à la Chine, elle a jusqu’à présent refusé d’être entraînée dans des négociations. Pékin estime que c’est la responsabilité des États-Unis et de la Russie qui possèdent ensemble plus de 90% du stock mondial de près de 14 000 ogives. Selon certaines estimations, la Chine aurait 320 ogives qui seraient stockées, mais non déployées.

Nul doute qu’une présidence de Biden serait plus rassurante pour la gestion du risque nucléaire. Biden a au moins dit qu’il prolongerait le traité sur le nucléaire avec la Russie. Président, on se doute qu’il serait aussi plus soucieux de restaurer l’image des États-Unis en tant que partenaire fiable.

Que le 3 novembre prochain accouche d’un président Biden, comme le suggèrent les sondages, ou confirme Trump à son poste, il est évident que la question nucléaire deviendra vite un enjeu de sécurité nationale et mondiale.