Louis XVII au Madawaska – Histoire, légende, mythe

Note: La chronique de cette semaine fait une entorse aux thèmes habituellement abordés. Je vous livre aujourd’hui ce que je pourrais appeler une «histoire-fiction», à défaut d’un meilleur terme. Mon texte ne porte pas sur l’Histoire, mais sur «une» histoire, celle à laquelle a crue, espérée et a défendue pendant toute sa vie adulte Carl Nadeau d’Edmundston, décédé depuis quelques années. Cette histoire, son histoire: Louis XVII, réfugié incognito au Madawaska.

21 Août 1807. Liverpool, Angleterre. Le navire Integrity, commandé par le capitaine Thompson, quitte le célèbre port à destination de Québec. Parmi les passagers, on compte quelques Écossais, des Irlandais, ainsi que des Français réfugiés en Angleterre pendant les années tumultueuses de la Révolution puis du règne de Napoléon.

Après quelques semaines de navigation et d’un arrêt à Terre-Neuve, et avant d’atteindre sa destination finale, l’Integrity s’arrête à Rivière-du-Loup. Un passager très spécial va débarquer. Il a 22 ans. Son nom: Benjamin Nadeau, surnommé Belonne ou encore Benoni. Sa vraie identité: Louis Charles de France, fils du défunt roi Louis XVI et de la défunte reine Marie-Antoinette, reconnu comme Louis XVII, héritier de la couronne de France.

Un prêtre français, l’abbé Edgeworth de Firmont, dernier confesseur du roi Louis XVI lors de son exécution, avait organisé le voyage pour le jeune homme.

Pourquoi fuir? Sa présence en Angleterre, parmi d’autres réfugiés français, devenait dangereuse. Depuis qu’on l’avait sauvé secrètement de sa prison du Temple à Paris en le substituant avec un autre enfant, les rumeurs les plus folles et les plus différentes les unes des autres circulaient voulant que le dauphin n’était pas mort, contrairement à ce qu’on croyait. La survivance possible de Louis XVII était inacceptable pour Napoléon ainsi que pour les deux plus jeunes frères de Louis XVI, qui aspiraient au trône dans l’éventualité d’une restauration, souhait qui allait se réaliser après l’exil définitif de l’empereur.

Accompagnant des courriers, Belonne Nadeau traverse le portage jusqu’au lac Témiscouata, et de là jusqu’au Madawaska via la rivière du même nom. Il s’installe dans la région de Saint-Basile où il porte souvent assistance au prêtre, notamment pour la construction d’une chapelle à Saint-Luce (maintenant Frenchville, au Maine). Son nom d’adoption est une couverture parfaite, puisque plusieurs familles Nadeau, venues de Kamouraska, vivent dans la région.

Le portrait de Louis XVII (à gauche) et de Carl Nadeau (à droite), tous deux à l’âge de 17 ans. Cette ressemblance étonnante était l’un des arguments de ce dernier.

Quelques années plus tard, Belonne Nadeau alias Louis XVII épouse Marguerite, une Malécite de la communauté de Tobique, plus au sud. Marguerite s’occupait du presbytère de Saint-Basile. Le couple s’installe sur une pointe à Saint-Hilaire, à l’ouest de la ville actuelle d’Edmundston. Ils auront un enfant du nom d’Alexis. Après la mort de sa mère, vers 1840, Alexis, qui a environ 9 ans, est «placé» dans une autre famille Nadeau de la région, ce qui aura pour effet de brouiller encore davantage les pistes.

Belonne Nadeau mourra en 1875, non sans avoir confié son secret à son fils.

La quête de Carl Nadeau

Alexis aura plusieurs descendants dans la région du Madawaska. Ce récit est celui que l’un d’entre eux, son arrière-petit-fils Lionel Carl Nadeau, a fignolé au cours de ses recherches et, il faut l’admettre, avec l’aide de son imagination.

Cette aventure de Carl Nadeau avec une filiation possible avec la famille royale de France a commencé en 1955, alors qu’il était étudiant au Collège Saint-Louis, maintenant campus d’Edmundston de l’Université de Moncton.

Photo de Carl Nadeau à l’âge de 64 ans.

Deux historiens de l’Université de Montréal seraient venus au collège, cherchant des informations. Ils affirmaient que Louis XVII s’était réfugié incognito dans la région et ils demandaient aux étudiants d’examiner leur lignée familiale pour voir s’il y avait des manquements.

Lorsque le jeune Carl revient à la maison pour en faire part à son père Sylvio, celui-ci devient livide; il lui interdit de faire des recherches sur la famille. Carl obéit. Peu avant de mourir, son père lui donne une bague avec l’inscription «L. C. N.» et lui dit «cette bague nous dit d’où on vient». Rien de plus.

Son père mort, Carl peut se lancer dans ses recherches. Il déménage à Fort Wayne, en Indiana, où il deviendra professeur de langues dans une université jésuite. Il y passera le reste de sa vie. Il est mort en 2011, à l’âge de 76 ans.

Au fil des ans et de ses voyages en France et en Angleterre dans le cadre de ses études de doctorat (sur Jeanne d’Arc), il élabore petit à petit son intrigue. Mais l’œuvre finale apparaîtra non seulement inachevée, mais sans grand fondement.

Car ses «preuves» n’en sont pas: à Paris, il trouve, par hasard, dans un livre, le nom de Benjamin Nadeau, un fournisseur de marbre de Louis XVI. Il en déduit que Louis XVII aurait pu emprunter ce nom (devenu Belonne). À Londres, un prêtre lui raconte que Louis XVII s’y est réfugié, mais il n’a rien pour le démontrer. Il y a la bague familiale, que Carl Nadeau croyait être «royale», et dont les initiales LCN étaient non seulement les siennes, mais peut-être celles de Louis Charles de Normandie, soit Louis XVII. Mais celle-ci s’est avérée datant d’un siècle et demi tout au plus.

Des membres de la famille y croyaient encore ces années-ci. Un généalogiste, Denis Savard, a démontré qu’un des présumés descendants de Louis XVII Nadeau au Madawaska avait la même signature génétique que les autres Nadeau descendants du pionnier de la famille, Joseph Azanie, arrivé bien avant l’ancêtre royal supposé.

Un récit historique donc qui n’en fut pas. C’est ainsi que naissent les légendes.

La microbrasserie d’Edmundston Les Brasseurs du P’tit Sault a honoré la légende de Louis XVII au Madawaska.