Halloween fait peur

Je ne sais pas où vous en êtes avec l’automne, mais ici, dans ma rue, les feuilles ont commencé leur ballet annuel, se détachant une à une des branches pour se lancer dans le vide, portées par les bras invisibles de la gravité. Elles tombent sans bruit, sauf le swiche-swiche des gamins s’amusant à user leurs godasses dans ces amoncellements de feuilles d’or.

Non, l’automne ne fait pas de bruit. Pire: il nous entraîne vers le Grand Silence qui s’amènera bientôt bras-dessus bras-dessous avec l’hiver, aussi horrible que tous ces autres hivers emmitouflés dans leurs bancs de neige et leurs poudreries boréales. Ne parlons pas de la sloche, des températures en bas de la ceinture, des glaçons menaçants pendus aux toitures, de la glace bleue, des nez rouges et des sapins verts!

Ah la douleur que j’ai, que j’ai, ululait l’infortuné Nelligan, jadis, devant sa fenêtre givrée. Comme on le comprend!

***

Dans ce temps-ci, avec la nécessité saisonnière de porter casquette, bonnet, tuque ou capuchon, et celle de porter un masque protecteur à cause du mozusse de virus, souvent on ne distingue plus les traits du quidam croisé sur le trottoir.

On ne voit que les yeux.

Deux yeux qui nous regardent aussi interpellés que nous. Deux yeux pour exprimer sourires, désapprobation, étonnement, colère, indifférence. Ou la peur des autres, de l’Autre.

Je repense à nos débats sur les femmes voilées, et particulièrement le port du niqab qui cache la figure et jure tant avec nos coutumes occidentales, et je me dis que nous voilà tous pris au même piège: en montrer moins pour vivre plus. L’air du temps est surréaliste!

***

Et tandis que certains grognent contre l’obligation de porter le masque, je me souviens qu’il y a quelques années à peine, au Québec, et à Montréal en particulier, beaucoup grognaient plutôt contre l’interdiction de porter le masque, mesure de sécurité que la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec avaient décrétée dans le tohu-bohu des manifs étudiantes.

Je ne serais nullement étonné d’apprendre qu’il s’agit des mêmes râleurs. Car certains font profession de tout remettre en question par refus enfantin de l’autorité. Oui, il existe des gros bébés de 30, 40, 50, 60 ans! Oui, il existe bel et bien un chialage systémique!

C’est pourquoi, maintenant que le mozusse de virus a démasqué la mondialisation, certains esprits chagrins ne parviennent pas à comprendre que pour y répondre, on impose la muselière!

***

De biais devant chez moi, un gros érable très beau et tout croche, comme on en voit dans les films d’horreur, s’est déjà complètement dépouillé de ses atours estivaux. L’arbre est nu. Ses branches évoquent les immenses griffes sorties de terre d’une sorcière géante enterrée vive jadis au coin de la rue et qui, depuis, chercherait à revenir à l’air vicié de notre siècle. L’Halloween approche, on le sent.

Il est amusant de penser que la nature se démaquille pour l’Halloween alors que de notre côté on se grime pour jouer à se faire peur. Tentative ludique de traverser le miroir de nos tabous?

Pourtant, la société actuelle a beau se croire affranchie de moult tabous et s’étourdir de ses avancées technologiques post-millénaires, un fil ténu, mais bien réel, la relie encore au lointain passé de l’Antiquité, à l’époque où ce qu’on appelle aujourd’hui le paganisme était la norme du sacré.

La fête de l’Halloween est un restant de ce paganisme antique si souvent «revu et corrigé» au fil des siècles, au gré de l’évolution des mœurs évoluant elles-mêmes au rythme d’un christianisme passé maître dans l’art de coopter les vieux rites païens et de les transmuter en fêtes chrétiennes. C’est l’alchimie du christianisme!

***

Et par un étrange retour du pendule, ces fêtes chrétiennes sont à nouveau de plus en plus désacralisées pour se moduler au néo-paganisme contemporain, dans une célébration mercantile de la surconsommation, apothéose de la vacuité spirituelle de notre époque.

Certes, on se donne bonne conscience en clamant qu’on fait tout ça «pour nos enfants». Nos enfants ont le dos large.

Et pendant qu’on les gave de bonbons d’Halloween, de cadeaux de Noël, d’œufs de Pâques, de gadgets à la mode, de vêtements griffés; qu’on accroît la virtuosité des consoles de jeux vidéo abrutissants, poussant insidieusement, et sans le vouloir, ces enfants à des formes inédites de dépendance; pendant que se multiplient les pièges camouflés des médias sociaux, abandonnant, sans le vouloir toujours, ces mêmes enfants à l’arbitraire des algorithmes et des intimidateurs virtuels de tout acabit, on leur prépare en parallèle un bel héritage sous forme de planète en péril qu’ils devront récurer de fond en comble, et soigner, et protéger pour la suite du monde, si tant est qu’il y ait une suite du monde.

D’ici là, on détruit le paradis terrestre dans lequel on voudrait les voir heureux. Ö paradoxe!

***

Ce bouillonnement de spéculation halloweenesque m’est venu à l’esprit quand j’ai entendu des adultes implorer les autorités sanitaires et les gouvernements de «respecter» la fête de l’Halloween, malgré les mesures de distanciation et autres, afin de ne pas traumatiser les enfants.

Ils réclamaient que le gouvernement autorise le traditionnel défilé d’enfants (affamés?) en quête de bonbons le soir de l’Halloween. On finit par se demander lesquels sont les plus excités: les adultes ou les enfants?

On les admire de vouloir éviter à leurs enfants de vivre un traumatisme. Mais ce drame que les enfants pourraient vivre à l’Halloween n’est-il pas le drame que les adultes croient que les enfants vivraient sans l’Halloween et que, parce que ces adultes pensent ainsi, ils le leur feront vivre, justement, ce drame, aux enfants, sans le vouloir bien sûr, en les alarmant inutilement?

Aucun blâme ici; simple constat. Je m’attèle candidement à scruter le mode de transmission de nos valeurs. Celles qu’on veut transmettre, celles qu’on croit transmettre, et celles qu’on transmet réellement. Et ça peut faire peur.

On n’en sort pas: Halloween fait peur!

Han, Madame?